Benjamin Stora : “L’Europe ne peut pas être absente du monde tel qu’il se déroule”

Le musée de l’histoire de l’immigration de Paris ne veut pas se cantonner à exposer l’histoire mais veut la faire exister dans le présent. Entretien avec Benjamin Stora, qui en est le président.

Quel est le rôle du musée de l’histoire de l’immigration?
Benjamin Stora : Le musée de l’histoire de l’immigration a pour mission de préserver et restituer ce pan de l’histoire de France. Il est important en soi de montrer qu’il y a dans ce qu’on appelle le « récit national », une part importante dédiée à l’immigration. Les immigrés ont joué un rôle important dans la construction de la nation tout au long de l’histoire: nous parlons souvent de l’immigration en terme d’identité, mais nous oublions trop souvent la dimension du travail. La France a eu besoin de bras pour l’agriculture, l’industrie, les services ou le bâtiment… C’est une part importante de l’histoire du monde ouvrier français.

Restituer ce pan de l’histoire a-t-il pour but de contrer les idées xénophobes ?
B.S. : Le fait d’affirmer un espace culturel consacré aux étrangers, c’est forcément aller contre les préjugés et stigmatisations. Ce musée a donc une fonction à la fois culturelle « classique » mais aussi d’une « cité », un lieu de débats en rapport avec des sujets qui secouent la société aujourd’hui.

Le débat de ce 19 juin tournera autour des migrants de la méditerranée.
B.S. : Nous posons en tout cas la question suivante : qui sont-ils ? Nous avons tendance à tout confondre sur ce sujet et mélanger immigré, exilé ou réfugié… Nous chercherons à savoir d’où ils viennent et pourquoi ils décident de quitter leur pays. L’objectif n’est pas de présenter une vision unique mais aussi de réfléchir aux angoisses et aux peurs que suscite ce sujet d’actualité.

Quel est votre regard sur les flux migratoires actuels ?
B.S. : Il y a plusieurs aspects à prendre en compte. L’immigration dite de travail, la plus importante et la plus massive, qui a toujours existé. Et celle des refugiés politiques : espagnols républicains, italiens anti fascistes, polonais … qui ont quitté leurs pays car victimes de persécutions. Ces catégories pour moi se sont toujours entremêlées et leurs frontières sont difficiles à établir. Une chose est sûre : quand une femme, un homme ou un enfant part, il quitte son pays, sa famille, son quartier et son histoire. Et c’est un arrachement.

Ces tendances sont elles plus importantes aujourd’hui ?
B.S. : Elles se sont en tout cas accrues ces dernières années : nous vivons dans un monde de plus en plus violent. Qui aurait pu prévoir il y a quatre ans que des états entiers comme la Libye, la Syrie, l’Irak ou la Somalie se seraient effondrés ? Le bouleversement géopolitique qui en ressort est prodigieux. Ces événements ont jeté des millions de personnes dans des camps de réfugiés au Liban, en Jordanie ou en Tunisie, dans des conditions très dures. Il y a donc une certaine continuité dans les flux migratoires mais aussi des éléments nouveaux qu’il faut appréhender, qui surgissent devant nos yeux. L’échec des révolutions arabes sur les questions démocratiques est également à prendre en compte. L’Europe ne peut pas être absente du monde tel qu’il se déroule, ce n’est pas possible.

Un historien doit-il prendre position dans les faits d’actualité ?
B.S.: C’est en tout cas mon point de vue, je sais qu’il n’est pas partagé par tous mes confrères. Je me sens appartenir à la vague des historiens engagés dans la cité, tels que Jules Michelet, Albert Soboul, Marc Bloch, Lucien Febvre ou Arlette Farge pour ne citer qu’elles et eux. Nous n’écrivons pas l’histoire uniquement pour faire revivre le passé mais aussi pour en faire naître des enjeux citoyens dans le présent. Sinon, cela devient une histoire plate et desséchée. Je travaille par exemple sur l’histoire de la colonisation ou la guerre d’Algérie : ce sont des sujets brûlants, qui suscitent la controverse et créent la polémique. Mais je pense qu’il faut s’exprimer, à partir de son travail.

Propos recueillis par Jérémy Attali
Crédit photo: Nataly Durepaire 

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