Benoît Doremus : « J’essaie de mettre des mots sur les sentiments »

Benoît Dorémus enregistre son troisième album. Quand on lui demande une interview, il propose « carrément demain, vers quatorze heures dans le quartier de Montparnasse ». Efficace.

La rencontre se fera à l’ombre de l’été parisien, en terrasse du bistrot Chez Lili et Riton. Un Perrier pour le chanteur, une limonade pour le journaliste, on cause de sa musique et de celle des autres, de ses albums passés et de celui à venir. Mais aussi de souvenirs d’enfance, de sentiments et de nostalgie. Benoît Dorémus et sa musique, c’est un peu tout ça à la fois.

 Benoît, tu enregistres enfin ton troisième album. Tu te sens comment ?
C’est un drôle de mélange je dirais. De l’exaltation, de l’excitation, de la satisfaction et… de l’anxiété. Tout ça à la fois, et cela me pompe pas mal d’énergie. Heureusement que je dors bien ! Mais cela fait très longtemps que j’attendais ce moment, ça a été un projet long et compliqué à monter, et le fait d’y être enfin, c’est très plaisant.

Ton album est autoproduit avec l’aide des internautes. Cela te rajoute de la pression ?
Oui, un petit peu. Je fais en quelque sorte de la prévente, les gens ont acheté un disque qui n’existe pas encore. Même si les chansons existent, elles ne sont pas enregistrées. Derrière, il faut que j’assure. Je m’y confronte, je n’ai pas connu ça avant.

Mais ce sont des gens qui te suivent sûrement depuis longtemps.
Oui mais justement, je ne veux pas compter sur leur indulgence. Je veux les scotcher, je veux qu’ils aiment vraiment. Ce n’est pas parce que ce sont des gens qui me connaissent déjà que je dois faire moins bien. Par contre c’est de la bonne pression, positive. Je ne me dis pas qu’il faut que ça plaise à la critique, aux radios… Tout ça est évacué de ma tête et je veux juste faire un beau disque.

 

 

Tu prends des moments pour décrocher ?
J’essaie. J’ai un tempérament très obsessionnel, très méticuleux et de ma « grande expérience » avec l’enregistrement de mes albums précédents, j’apprends à faire autrement. Voir les copains, faire du sport, aller au cinoche… J’essaie de respirer un peu.

Il paraît que tu n’aimais pas Paris à ton arrivée. Pourtant, tu lui rends hommage dans ton deuxième album. Il s’est passé quoi entre temps ?
Oui mais attention, c’est une chanson un peu acerbe et aigre-doux, pas une chanson hommage. Le refrain est « j’aime Paris », mais Paris sous l’orage, quand ça pète, dans une atmosphère très particulière. Les couplets décrivent un Paris anxieux, angoissant et un peu pesant. J’ai cette ambivalence envers Paris, que je déteste et que j’aime à la fois. Je n’y suis pas né mais je l’ai connue tout petit, je ne m’y suis jamais senti chez moi mais en même temps, c’est chez moi depuis 15 ans … Je ne me vois pas trop vivre ailleurs, à part à Marseille… Paris me manque quand je me casse mais en même temps, j’ai envie de m’en casser… C’est un mélange un peu bizarre que j’ai essayé de mettre en chanson.

Tu te vois rester ici le reste du temps ?
A moins que je ne tombe amoureux d’une péruvienne qui réussisse à me convaincre … On ne sait jamais ! (rires)

Dans Paris tu dis que la ville « te doit une femme ». La dette est-elle payée ?
Disons que Paris n’est pas pressée…! Paris m’en propose beaucoup, de belles histoires, d’autres un peu plus dures… Mais pas « la femme de ma vie » comme je l’appelle…! Mais j’y travaille et, Paris y travaille avec moi.

Ton premier album sonnait hip-hop, ton deuxième plutôt pop. Tu nous réserves quoi sur ton troisième ?
Les arrangements sont au service des chansons et des textes. C’est quelque chose que je ne fais pas seul : je m’entoure de musiciens et du producteur de l’album. C’est donc une part qui m’échappe et, c’est d’ailleurs assez agréable. Dans 2020, il y avait moins d’urgence que sur le premier, qui était très revendicatif. Pour le troisième, j’ai l’impression que c’est un « entre-deux ». J’ai retrouvé un peu de flow hip-hop comme je le faisais dans le premier. Je suis toujours très attaché aux ballades mélancoliques avec une guitare, à quelque chose de très simple. Et je n’ai jamais eu à faire un choix entre ballades et chansons plus énervées : elles s’imposent à moi.

Si je dis que Jeunesse se passe est très autobiographique alors que 2020 s’ouvre plus aux histoires des autres ?
Je dirais que 2020 est également très autobiographique, mais plus dans la manière d’y aborder les thèmes de mes chansons. J’ai peut-être été plus ouvert. Mais par exemple, Paris est une chanson personnelle, tout comme Les deux pieds dedans. J’ai essayé de faire une mise en situation, une chanson sur la fugue d’un ado. C’est à la première personne, un petit peu plus romancé mais cela reste moi.

 

 

Tu parles donc d’une fugue que tu as vécu ?
Les sentiments sont vécus, après on se laisse toujours un peu emporter par l’histoire de sa chanson. C’est l’histoire d’un ado qui parle à ses parents, et c’est aussi ce que j’avais envie de dire aux miens. C’est une projection, mais cela reste moi et, c’est très personnel.

benoit-doremus-14-05-2015-@david-desreumaux-2894-440x293Tu parles souvent de collège et de lycée dans tes chansons. Mais le Benoît enfant, il était comment ?
J’ai eu une enfance très heureuse, dans une famille nombreuse. Peut-être un peu instable car on a pas mal déménagés, on suivait mon père au gré de ses mutations. Donc, avec quelques déracinements qui ont été de petites déchirures d’enfance. Mais j’ai été très aimé et, très libre. Quand j’avais entre 8 et 10 ans, on habitait près d’Avignon et tel que je me revois j’étais en liberté totale, sur mon bi-cross avec les copains toute la journée. J’étais d’ailleurs frappé que mes copains n’aient jamais le droit de se salir. Chez moi cela n’existait pas, j’avais le droit de me salir et cette liberté m’a sûrement donné l’envie de rester libre une fois adulte.

Et avant tes 8 ans ?
Je me souviens que je me baladais avec un microphone Fisher-Price à la main ! J’écoutais beaucoup d’histoires, plus que des chansons d’ailleurs. C’est après, vers 12 ou13 ans que la musique m’a attrapée, j’ai découvert Bob Marley, les Beatles, puis Renaud et Alain Souchon, Brel et Bob Dylan… Encore après, Eminem et plein d’autres choses … !

Dans Je me rappelle pas, tu dis que ta mémoire est floue sur ta petite enfance…
Je suis assez nostalgique et assez introspectif… C’est une frustration pour moi, que le cerveau soit si mal foutu ! Il est très dur d’avoir des souvenirs d’avant 6 ou 8 ans. Cette chanson fait donc référence à tout ce qui nous échappe. On voit une photo, on reconnaît tout le monde mais … Même si je vois que c’est moi, que je reconnais la maison… Qu’est ce que je foutais ce jour-là ? Qu’est ce qui se passait, qu’est ce qui j’éprouvais ? Les sentiments de l’enfance sont perdus à jamais et, c’est une petite douleur. Les souvenirs on en a, mais la manière dont on voit le monde quand on est enfant… Je donnerais tout pour la retrouver ne serait-ce qu’une journée. Mais c’est impossible alors, c’est une douleur.

La douleur de l’enfance envolée est un sentiment que Renaud exprime dans Mistral Gagnant
Oui complètement. La nostalgie est sublimée par Renaud. C’est un sentiment que l’on connaît tous mais qui est difficile à traduire par des mots. Finalement, j’essaie de mettre des mots sur les sentiments.

Tu as des souvenirs d’évènements d’actualité qui t’ont marqué ?
J’ai toujours été scotché aux infos et je le suis toujours. Je ne peux pas passer une journée sans savoir ce qu’il se passe dans le monde. Dans mon enfance, la politique me chope vers 14 -15 ans, avec les élections de 1995 et même un peu avant. Je commence à piger ce qu’est la gauche, la droite, ça m’a beaucoup intéressé. J’écoutais France info, c’était ma drogue ! Je voulais être au fait de tout. Quand j’entendais à la radio « machin se pourvoit en cassation », je cherchais à comprendre ce que cela voulait dire ! La manière dont tourne le monde m’intéresse énormément. Après oui, je me souviens que la Coupe du Monde en France se passe l’année de mon Bac L …

Et tu l’as eu, ton Bac L…?
Ah ben ouais, ça aurait bardé sinon ! (rires)

Tes textes sont hyper travaillés, tu en prends soin. L’écriture est quelque chose qui compte beaucoup chez toi ?
Cela a toujours compté. Je ne sais pas quand les mots m’ont chopé mais c’est quelque chose de très ancien. J’écrivais déjà des poèmes, des histoires dès l’âge de sept ans. Mes parents ont eu la bonne idée de les garder, d’en taper quelques uns à la machine donc je les ai toujours… Et puis je viens d’une famille assez littéraire, ma mère est passionnée de littérature, elle a l’amour du bon mot, de la répartie et de l’éloquence grâce à son papa qui était avocat. Les mots, dans la famille, sont des choses précieuses, avec lesquels on joue. A présent j’y passe encore un temps dingue ; je ne veux pas avoir le moindre regret sur chaque vers que j’écris ! Je te disais que j’étais obsessionnel par rapport à mes textes : cela prend des proportions inquiétantes, parfois !

Tu es du genre à te balader avec un carnet pour noter tes inspirations ?
C’est un peu ça ! Je suis un peu toujours à l’affut. Le petit carnet est devenu comme pour tout le monde un téléphone mais, je suis complètement à l’affut de tout ce que j’entends dans la rue, des discussions de tous les jours… Les gens emploient parfois des expressions banales que je trouve pourtant très jolies. L’autre jour, j’ai dû entendre à la radio « c’était vrai et cela ne l’est plus ». Et j’ai bloqué là-dessus ! J’ai trouvé que ça sonnait, alors je l’ai noté. C’est écrit et, ça me servira de pioche un peu magique. Parce que depuis une dizaine d’années, j’écris aussi dans des cahiers. Pas du journal intime ni du bloc note, mais quelque chose entre les deux.

Tu aimerais écrire un livre ?
Je ne me vois pas le faire mais j’adorerais. C’était une de mes premières aspirations, être romancier. J’ai écrit un début de roman à 20 ans, je suis même allé au bout mais … Je me suis mis à faire des chansons et me suis dit que c’était plus facile pour moi. Je n’aime pas mon style en prose, je ne suis pas content de moi. Les écrivains me fascinent tellement ! Pour moi, ce n’est pas ma « famille », chacun son truc… Mon mode d’expression c’est avec une guitare et des mélodies… Un jour, peut-être que ça viendra. J’aimerais bien.

 

 

Dans J’écris faux je chante de la main gauche, tu dis que le monde te reviens parfois qu’à moitié… Il est comment Benoît, quand le monde lui revient pas ?
Anxieux et angoissé ! L’angoisse est un peu mon ennemi numéro un dans la vie, que j’essaie de combattre et de rationaliser. Quand je ne suis pas en phase avec moi même, je ne suis pas en phase avec le monde. Je culpabilise, je parano… Un peu à la Woody Allen, une angoisse existentielle mais, aussi, physique et concrète ! C’est-à-dire dans le corps, je fais des tachycardies … C’est un sentiment que je n’aime pas car je ne le maîtrise pas. C’est différent du stress, qui peut être porteur. Alors que je vois l’angoisse comme un démarrage en côte, un truc handicapant.

Tu as participé avec Renaud à des concerts de soutien pour la libération d’Ingrid Bétancourt. Tu portes quel regard sur les mouvements collectifs ?
J’ai un regard bienveillant et admiratif pour ceux qui se bougent. Même si, quand on me sollicite, j’ai toujours l’impression que je vais être inutile, que ma présence ne changera rien. Mais si mes chansons peuvent être apaisantes, si je peux faire du bien aux sentiments des gens ou à ce qu’ils vivent… Mais c’est différent que de chanter sur des questions de société, ou sur des évènements politiques, qui me passionnent pourtant. Je n’ai rien de plus intéressant à dire que mes copains. Ce n’est pas parce qu’on est artiste qu’on a de leçons à donner, même si j’ai des convictions. Associer mon nom à des causes oui, je le fais mais ce n’est pas mon plaisir premier.

Tu penses que les chansons peuvent faire tomber les murs ?
Bien sûr. Des chansons peuvent devenir le symbole d’une cause, en devenir son hymne… Mais, soit ce sont des accidents, soit c’est volontaire et à ce moment là, ce n’est pas mon métier. C’est une des grandes différences que j’ai avec Renaud, que j’admire. Il a été le porte parole de toute une jeunesse dans ses textes engagés ! Moi, j’essaie simplement d’explorer les sentiments.

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Il t’a déjà énervé, le chanteur énervant ?
Renaud ne m’a jamais énervé, je pense qu’on réservait cette expression à ceux qui ne l’aimaient pas ! Renaud est quelqu’un de drôle. Même quand il veut faire passer un message important, il le fait passer avec humour dans ses textes, comme dans la chanson Socialiste. Poésie et humour, c’est le mélange parfait.

Si tu devais donner ton principal trait de caractère ?
Renaud dit dans Mistral gagnant que « les méchants c’est pas nous ». Ben voilà, je dirais que, je ne suis pas un méchant ! J’ai brisé des cœurs, on a aussi brisé le mien mais, j’essaie de toujours faire le bien autour de moi. Et puis je suis assez opiniâtre ! Je continue de faire de la musique dans un contexte difficile… Si le Benoît de mes 15 ans se voyait aujourd’hui, il se serrerait la main parce que je me suis accroché, ça a été difficile et je suis content de ne pas avoir lâché.

Qu’est-ce qui est le plus difficile ?
Il y a depuis dix ans une crise du disque… L’industrie du disque a raté le virage numérique et il y a énormément de chanteurs pour peu d’argent. Il devient très difficile de diffuser sa musique. L’aspect artistique fait que c’est dur de se faire entendre et de trouver un public qui s’identifie à ce que l’on fait. Puis, l’aspect économique : il y a moins de moyens qu’avant. Les maisons de disque fusionnent ou mettent la clef sous la porte, elles ne développent plus vraiment de carrières. D’ailleurs, je n’ai plus de maison de disque. La chanson française est moins en vogue. Il y a eu un temps Vincent Delerm, Benabar ou Jeanne Cheral… Le texte était dans l’air du temps, c’est moins le cas maintenant. Dans ces périodes de creux et de modes qui passent il faut serrer les dents.

Tu fais comment pour serrer les dents ?
Je prends le plaisir là où il est, dans l’écriture, dans les concerts. Ce qui me sauve c’est que je n’ai jamais arrêté de faire des concerts. J’ai beau ne pas avoir sorti de disque depuis cinq ans, je vois que les gens m’attendent et me soutiennent. Ca me porte. Je vois aussi que mes copains en bavent autant que moi. Il existe une solidarité entre cette génération de chanteur français, on se serre les coudes et on s’encourage. Quand on fait de la musique, il ne faut pas attendre quelque chose en retour. C’est tellement aléatoire.

Ton premier album a pourtant pas mal marché.
J’ai eu un petit succès d’estime, mais ce n’était pas un carton. J’étais nouveau donc, on s’intéressait à moi, on me proposait des interviews, des portraits. Cela s’est un peu estompé après le deuxième et c’est normal.

Tu le vis comment ?
Sur le coup c’est un peu douloureux, on se demande pourquoi ça ne marche pas mieux, ce qu’on ne fait pas bien… Bon, c’est comme ça. Le premier album était en tout cas assez intense car je découvrais tout : la tournée, les promos, les concerts… Je suis sorti de là assez fatigué, avec beaucoup de choses à digérer.

Alors, ce troisième, tu en attends quoi ?
J’ai envie qu’il me plaise, d’en être très content. Pour que ce soit sans regrets ! Je me lance sans maison de disque, en indépendant. Qu’il marche ou pas, le disque en soi se vend moins, on le sait. J’ai envie qu’il circule et qu’il plaise aux gens. Je ne sais pas si j’en ferai un autre derrière… Donc il est vraiment important, cela fait cinq ans que j’attends de l’enregistrer. Je veux qu’il soit beau et le défendre ensuite sur scène. C’est le public qui choisit, à partir du moment ou cela ne m’appartient plus et que je fais de mon mieux, je suis en paix avec moi-même.

Le moment où le disque ne t’appartient plus, c’est quel sentiment ?
Il y a un moment où il faut le lâcher, puis les concerts sont là pour le défendre. Même si les albums ont une durée de vie plus courte qu’avant, il y a toujours la scène. La scène est une vraie deuxième chance pour les chansons.

Il y a quelques années tu disais espérer ne jamais faire de textes fadasses.
Et mon exigence reste très élevée. Je sais que ce que les gens aiment chez moi, c’est ma musique mais aussi mes textes. Je l’ai compris et j’espère ne jamais proposer quelque chose de moins bien, d’en dessous.

Donc ton engagement à toi se traduit dans ton exigence envers tes textes …
L’engagement n’est pas toujours public, il peut être aussi très personnel et se vit de l’intérieur. Avec pour but d’être en phase avec soi-même, de ne pas avoir de regrets. L’engagement c’est ça, c’est essayer, quitte à se planter. Avoir essayé suffisamment pour se dire que si ça n’a pas marché ce n’est pas de sa faute, c’est contextuel. Et puis, j’aime bien les gens qui se plantent, les gens qui galèrent. J’ai une aussi grande admiration pour eux que pour les gens brillants qui affichent une réussite sociale insolente. On les admire moins qu’un mec qui en bave et vit une sorte d’injustice alors qu’il a une intégrité et une fidélité à soi-même. Et ça me tient a cœur.

Tu penses que, comme tu le dis dans L’enfer, il faut être malheureux pour écrire ?
Non je ne pense pas. Peut-être faut-il avoir été malheureux mais… Il faut surtout être inspiré ! Au bout d’un moment, on parle juste de jolis mots et, on s’en fout de l’état d’esprit. Moi, je n’ai toujours pas trouvé ce que je pourrais faire d’autre donc… Je suis là…!


Propos recueillis par Jérémy Attali

Crédits photos: David Desreumaux et Dimitri Coste 

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