Jean-Pierre Delépine: « Un film inconfortable mais d’utilité publique »

Que justice soit nôtre aborde les violences faites aux femmes sans les caricaturer. Incisif et sans concessions, il met en lumière les failles de notre société envers les plus faibles et invite à agir.

Vous qualifiez Que justice soit nôtre de film inconfortable. Sensibiliser par les images est une volonté ?
Oui, il s’agit de mon format. Je suis sur le docu-fiction : une fiction car c’est écrit, mais, je couds cette histoire sur un tissu qui provient d’histoires vraies. Que justice soit nôtre est donc effectivement assez inconfortable car il est brutal, violent. Mais pas que : il induit aussi un regard corrosif sur nos institutions, sur la façon dont on traite les femmes et sur leur place dans notre société, sur l’absence de justice sociale.

Où ces situations dramatiques prennent-elles leur source ?
La violence économique, le poids terrifiant de l’argent et du travail en sont le terreau. Par l’absence de volonté des pouvoirs politiques à vouloir éradiquer ce problème. Quand des centaines d’associations réclament la multiplication des places d’hébergement pour les femmes victimes de violence et que le gouvernement n’y répond pas, cela donne des situations dramatiques. On me répond souvent qu’il y a tellement d’autres choses à régler. Mais qu’y a t il de plus important que de sauver la vie de femmes et d’enfants ? Une société qui n’est pas capable de protéger les plus faibles est une société vouée à disparaître. Si les politiques ne savent pas faire, qu’ils partent et laissent la place à ceux qui savent agir.

 

 

Comment les situations peuvent-elles évoluer ?
C’est à nous, le peuple, de dire aux politiques que ce n’est plus possible, que la situation est dramatique. Comment peut-on demander à une femme de se consacrer à la fois à son travail et à l’éducation de ses enfants sans pour autant trouver des dispositifs pour lui faciliter la tâche et qu’elle ne termine pas usée par la fatigue physique et mentale ? Dans les pays nordiques, ces problématiques sont mieux prises en compte et des mesures sont prises pour un meilleur partage du temps entre le travail et l’éducation des enfants, pour éviter que ces vies de mères ne se terminent en calvaire. Il est important de comprendre que nous sommes, en France, en dessous de tout sur ces questions.

Les lois actuelles suffisent-elles à protéger une victime de violences ?
Elles suffisent très certainement à protéger les victimes pour peu qu’elles soient appliquées ! Pour peu que le dispositif et les budgets permettent qu’elles le soient. Si nous avions ces centres de prise en charge d’auteurs de violences, si nous les prenions en charge, excusez-moi du terme, dès la « première claque », nous n’en serions pas là, nous saurions y remédier et agir dès le début d’un basculement de comportement. Lors d’un ciné-débat, une femme a pris la parole et a raconté avoir divorcé d’un mari violent et avoir enquêté sur sa vie passée. Elle s’est aperçue que cet homme a été violent avec toutes ses conjointes ! C’est évident… Si la réponse de la justice est de mettre un homme violent en prison pendant 6 mois sans le soigner, rien ne changera. Il y a fort à parier que cet homme usera encore de violences sur ses futures compagnes. Il est temps d’agir ! Comment ne pas parler de ces femmes qui savent qu’en portant plainte contre leur mari violent, s’exposent à briser l’équilibre financier du budget de leur famille et ont une peur bleue des services de protection l’enfance qui, sans pitié, peuvent décider de leur retirer leur enfant ? N’oublions pas que les enfants sont aussi les premières victimes des violences conjugales. Parce que l’état n’a pas le courage de mettre à disposition suffisamment d’appartements et de créer un fond de soutien capable de verser l’équivalent d’un salaire quand il n’y en a plus, ces femmes martyres n’ont pas d’autres solutions que de continuer à subir les coups du mari violent, quitte à risquer leur vie tous les jours en espérant ne pas mourir comme le font une femme tous les trois jours.

Capture d’écran 2015-10-15 à 10.50.36Vous parliez de fiction cousue de réalité. Quel travail réalisez-vous pour retranscrire cette réalité?
A chaque fois que j’écris un film, je vais rencontrer les différents acteurs d’une situation. Des associations, des victimes, la police ou des juges. Je m’en nourris et j’essai de comprendre. J’ai rencontré pour ce film plus de vingt associations. Mon film ne parle pas que de la violence physique mais de la violence psychologique, économique, des violences familiales ou de la prostitution. Je veux brosser un kaléidoscope d’une problématique. Aujourd’hui, les moyens donnés aux associations sont dramatiquement insuffisants et c’est que j’ai voulu aussi dire dans mon film.

Quels réalisateurs vous ont influencé ?
Plusieurs réalisateurs m’ont influencés comme par exemple Ken Loach, Coline Serrault avec La belle verte, La crise ou Saint-Jacques La Mecque. Mais aussi Luc Besson avec des films comme Nikita ou Jeanne d’arc, qui est peut-être le film français que je préfère. Car il s’agit là d’une prouesse technique.

Vous dites que vous n’êtes pas qu’un cinéaste.
Je suis cinéaste les week-end et les jours fériés! Dans la vie, je suis aussi un salarié de tous les jours. Mes films se font sans subventions et avec les moyens du bord. Tous les acteurs ont joué quasi-bénévolement et l’ont fait car ils ont compris ma détermination. Ils ont compris que nous ne faisions pas que du cinéma mais que nous défendions également une cause et un combat. Avec Alix Bénézech (co-réalisatrice du film) nous voulions donner un cri et une rage à ce film et, les acteurs ont voulu y participer. Si le budget moyen d’un film français est de quatre millions d’euros, avec cette somme là, je fais dix mille films !

Comment êtes-vous arrivé au cinéma ?
Mon histoire est un peu particulière, car je ne fais du cinéma que depuis très récemment. Depuis la vague de suicide chez France Télécom autour des années 2010. J’étais dans ma voiture coincé dans les embouteillages et, j’entends alors madame Parisot (à l’époque présidente du MEDEF) nous expliquer que si les salariés de France Télécom se suicidaient, c’étaient sûrement pour de « bonnes raisons », des raisons en tout cas personnelles et familiales, et qu’en aucun cas on ne pouvait imputer ces situations dramatiques aux entreprises. C’est à ce moment là que j’ai eu envie de faire un film, mon premier film, Article 23, qui traite des suicides de salariés de France Télécom, de La Poste ou de Renault. Ce travail leur est dédié.

Propos recueillis par Jérémy Attali

 

Que Justice soit nôtre
Réalisé par Jean-Pierre Delépine et Alix Bénézech
Avec Alix Bénézech, Guy Amram, Juliette Besson

La bande-annonce 

Interdit aux moins de 12 ans

Alors qu’Aline sauve Zaïna d’un mariage forcé, sa sœur Julie est violemment agressée par son petit ami. S’en suit une descente aux enfers pour leur père Daniel, qui tente de maintenir à flot l’association d’aide aux femmes victimes de violences, que sa femme assassinée par un homme violent, avait crée dix années auparavant. Profitant de la cupidité sexuelle masculine, ces trois jeunes femmes choisiront la manipulation mentale pour punir financièrement ceux qu’elles désignent comme coupable de provoquer le malheur des femmes. Jusqu’au jour où un drame viendra stopper net leur petite affaire florissante.

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