Réfugiés : Ahmed, Abdullah, Arman, avenirs en suspens

S’il est impossible d’imaginer ce qu’ont vécu les réfugiés, il est de notre devoir de les écouter. Et de les entendre. Ahmed, Abdullah, Arman*. Trois hommes, trois histoires, trois tourments.

Il ne s’agit pas d’émouvoir ou de victimiser. Et c’est palpable. Dans leurs récits, Ahmed, Abdullah ou Arman éludent les difficultés rencontrées sur leur chemin. La faim, l’épuisement, la violence, les manques sanitaires sont éclipsés et leurs premiers mots parlent de la France, qu’ils espèrent être la terre de leur avenir. Même les drames vécus dans leur pays sont relégués au second plan. Aujourd’hui, tout ce qui les importe, c’est l’optique d’une nouvelle vie. Le regard franc et la tête haute, chacun se raconte avec dignité.

“J’ai refusé d’utiliser les armes”

Ahmed, 25 ans, vient du Soudan. Il a fuit « la terrible guerre du Darfour et la violence exercée par le gouvernement sur son propre peuple ». S’il concède ne plus avoir de nouvelles de sa famille restée au Soudan, il imagine qu’ils se trouvent dans un camp de réfugiés là-bas, « comme le montre parfois la télévision ». Le visage parfois plus évasif, il masque ses blessures et ne parle que d’avenir. Comme pour exorciser son passé : « Tout ce que j’ai vécu sur mon chemin et tout ce que je trouve en France est de toute façon mieux que ma condition au pays. Je ne souhaite qu’avoir des papiers, un statut de réfugié et pouvoir construire une vie normale ». Une vie normale, loin des souvenirs douloureux. C’est aussi le souhait d’Abdullah. Lui qui était berger en Afghanistan quitte son pays en 2008. Après avoir vécu « l’horreur des bombardements américains », il sera confronté à la mort violente de ses parents. « J’étais berger jour et nuit. Un jour en rentrant chez moi, j’ai retrouvé mes parents morts, ma maison détruite. Je n’avais plus rien, plus rien du tout. C’est alors qu’un Imam m’a proposé de m’engager dans une lutte armée à leurs côtés. Je n’ai pas voulu, je refuse d’utiliser les armes ». Un refus de la violence qui le conduit à quitter son pays et à fuir vers l’Angleterre. Quelques années plus tard, il trouvera un point de chute à Calais. Puis Bagnères-de-Luchon. Abdullah y trouve depuis trois mois « de bonnes personnes, de la nourriture et de l’électricité ». Et n’a lui aussi qu’une Migrant 2envie : se tourner vers le futur. Qui reste pourtant si incertain. 

“Je suis tellement fatigué de ressasser”

Arman, enfin. Il ne souhaitait tout d’abord pas s’exprimer. Traduisant les propos de ses deux amis en anglais puis en arabe, le besoin s’en est pourtant fait ressentir. Stressé par les délais que prennent le renouvellement de son visa, il ne souhaite ni photo, ni caméra. Sa vie est tout simplement menacée en Irak. Pour ses idées de liberté et de progrès social. En 2008, Arman participe à une convention d’échanges entre la France et l’Irak. Il décide de s’engager dans un doctorat économique et social au Havre. Professeur à son retour au pays, il va cependant très vite déchanter : « Ma propre famille m’a rejetée et n’acceptait pas mes opinions sur la liberté d’expression, la condition des femmes ou la toute-puissance religieuse. Mon pays est gangréné par la corruption à tous les étages et ma parole était alors considérée comme un danger pour la société ». Sa parole, Arman la donnait lors de conférences sur des thèmes sociétaux. Epris de justice et de liberté, il ne peut fermer les yeux et se taire devant « l’esclavage imposé aux femmes, la corruption politique. Très vite, des menaces sont apparues afin de me faire taire ». Rongé par l’état de son pays, angoissé par les menaces à son encontre, Arman ne peut plus revenir chez lui. Aujourd’hui, il patiente, dans l’angoisse et la tension. Quand on lui demande comment il imagine son avenir, il explique « avoir mal à la tête, tout le temps, rien que d’y penser. Je suis tellement fatigué de ressasser, tellement fatigué de penser à quel point la discussion et le débat sont interdits dans mon pays ». Depuis son arrivée à Luchon, il écrit. Ses idées de progrès pour son pays, ses inquiétudes, sa crainte que rien ne bouge. Si la France lui accorde séjour, peut-être pourra-t-il en faire un livre. Ses mots pourront peut-être faire tomber les murs. Peut-être. 

*dans un souci d’anonymat, les prénoms ont été changés 

 

Le centre CCAS de Bagnères-de-Luchon accueille depuis trois mois une cinquantaine de migrants. Une parenthèse de répit pour des humains aux parcours accidentés, rendue possible par une collaboration étroite entre militants des activités sociales, associations et bénévoles.

Centre luchon

« Contacté par la préfecture, nous avons dû organiser en quatre jours un accueil le plus digne possible pour des dizaines de migrants venus de Calais ». Emu et profondément marqué par trois mois d’une aventure humaine sans égal, Benoît Castel, président de la CMCAS de Toulouse, se félicite que les valeurs des activités sociales de l’énergie prennent leur sens. Le 10 septembre dernier la CCAS acte l’accueil et l’hébergement de centaines de refugiés, répondant ainsi au devoir de mobilisation et de solidarité, ancré dans l’ADN des activités sociales de l’énergie. Le site de Bagnères-de-Luchon est alors mis à disposition d’une cinquantaine de réfugiés et deux salariées de l’Association Nationale de Recherche et d’Action Sociale (ANRAS) s’installent sur place pour organiser la vie en collectivité ainsi qu’un suivi administratif et juridique.

Croiser les regards, les visages, les histoires

« Je crois en ce projet de croiser les regards, les visages et les parcours de vie, explique Benoît. Ce ne sont pas des personnes qui se sont déplacées volontairement mais dans la douleur, en recherche d’une vie meilleure ». Un désir de vie meilleure qui passe souvent par une arrivée à Paris avant d’atterrir à Calais, comme l’explique Cathy François, psychologue, présente sur le site depuis trois mois pour l’ANRAS : « Tous ont pour point commun d’avoir passé de longs mois dans ce que l’on appelle la jungle de Calais, dans des camps de fortune où sont regroupés les demandeurs d’asiles ». Marqués par les drames vécus dans leurs pays, le long et difficile voyage jusqu’à la France puis des conditions précaires dans les camps d’accueil, les réfugiés présentent des profils différents mais ont tous «  des traumatismes liés à leur passé mais aussi leur présent, entre l’attente des décisions concernant leur avenir en France mais aussi les évènements dramatiques qui continuent de se dérouler chez eux, et qu’ils apprennent par internet ». Un passé douloureux, un présent angoissant et un avenir en suspend.

Tolérance et refus de l’exclusion
photosAlors pour offrir repos et répit à ces êtres meurtris, la CMCAS organise plusieurs moments d’échanges et de rencontre. « Autour de repas fraternels, de ballades en montagne ou de jeux de neige, nous voulions créer un lien les réfugiés et les jeunes, les actifs et les retraités de nos activités sociales, raconte Benoît Castel. En y mettant comme ingrédients les valeurs des activités sociales et de la CGT : la tolérance, le refus de l’exclusion et la solidarité ». S’il est difficile d’imaginer ce qu’ont traversé les réfugiés, la CMCAS et l’ANRAS font de leur mieux pour rendre le séjour à Bagnères-de-Luchon le plus digne et le plus serein possible. Entre démarches administratives et juridiques et gestion quotidienne de la vie en collectivité, des bénévoles de la Croix-Rouge donnent des cours de français trois fois par semaine, « des cours très suivis et de sacrés progrès pour beaucoup », précise Cathy François.

L’incertitude de l’avenir

La fin d’une aventure collective a souvent un parfum douloureux. Des liens difficilement descriptibles se sont crées entre réfugiés, militants des activités sociales ou associatifs, ainsi qu’avec la population locale. Dans quelques jours, le centre CCAS accueillera à nouveau les bénéficiaires des activités sociales de l’énergie et leurs éphémères occupants devront faire face à un avenir incertain. L’ANRAS fera son possible pour redéployer les réfugiés dans des hôtels ou d’autres centres d’accueil. Mais cela ne dépend plus d’eux. D’où un sentiment de frustration et d’inquiétude qui hante Benoît Castel : « Leur avenir ne nous appartient pas, se désole-t-il. Nous aimerions faire plus mais cela n’est plus de notre ressort ». Un sentiment que partage Cathy François : «mains Sur dix demandes d’asile, une seule sera acceptée si l’on se fie aux dernières statistiques. Bien sûr que je me demande ce qu’ils vont devenir. Nous savons très bien qu’une bonne partie d’entre eux se retrouveront dans la rue, sans papiers, à devoir chercher des structures d’aides pour survivre. Au 21ème siècle, je trouve cela terrifiant ». Entre angoisse et inquiétude, restera le souvenir d’échanges, de rires, de soutien, de sentiments et de dignité, indélébiles : « J’en ressort grandi et marqué à jamais, explique avec émotion Benoît Castel. C’est une expérience incroyable. S’enrichir de parcours de vie chaotiques, de leur humilité et de leur retenue sur les choses ne me quittera pas. J’en garderai longtemps un souvenir émouvant et enrichissant ». Le souvenir d’une parenthèse digne et de moments rares, rendu possible par un humanisme à toute épreuve.

 

benoitBenoît Castel, président de la CMCAS de Toulouse

«  Nous ne sommes plus à la télévision »

Comment la décision de la CCAS d’accueillir des réfugiés s’est elle matérialisée ?

B.C. : J’ai été contacté par la préfecture de Toulouse qui demandait si nous pouvions accueillir des réfugiés en transit à Calais dans les quatre jours. S’il est difficile de réunir autour de la même table pouvoirs publics, collectivités locales, représentants des activités sociales et associations, nous étions conscient de la gravité des enjeux. Finalement et dans un temps très cours, nous avons crée les conditions du meilleur accueil possible.

Vous passez du temps avec les réfugiés sur Luchon ?

B.C. : Au moins une fois par semaine. Les parcours de vie m’ont surpris. On se rend compte que bien loin de ce que l’on lit dans les journaux ou de ce que l’on voit à la télévision, nous sommes sur des réalités humaines, des drames familiaux, de guerre, de famine et de misère. Il n’est plus question de chiffres ou de grandes théories. Les réfugiés fuient des pays sans avenirs, et même si on ne veut pas le voir, pas l’entendre, pas l’écouter, ici on s’y confronte et c’est émouvant, bouleversant. Il s’agit de vrais hommes, de vraies femmes, de vrais enfants, nous ne sommes plus à la télévision.

Ressort-on indemne d’une telle expérience ?

B.C. : J’en ressors grandi. C’est une expérience humaine incroyable. S’enrichir de parcours de vie chaotiques, de leur humilité et de leur retenue sur les choses est une expérience à part. Nous sommes ici sur le partage digne. J’en garderai longtemps un souvenir émouvant et enrichissant.

 

 

cathy 2Cathy François, association ANRAS

«  Le monde est un lieu à partager »

Comment démarrent ces trois mois d’accueil et d’hébergement des réfugiés ?

C.F. : Au départ de la mission il y avait 46 personnes de plusieurs nationalités différentes. Des soudanais, des afghans, des somaliens, des érythréens éthiopiens, iraniens ou irakiens… Concrètement nous n’avions pas une connaissance précise de leur vécu et nous nous en rendons compte dans le quotidien. Les temps des repas par exemple sont certains jours pesants. C’est en discutant avec eux que nous comprenons que l’un vient d’apprendre que dans son village, frères ou amis viennent d’être tués… Ce sont donc des hommes impactés à la fois par le passé et le présent.

Comment s’organise la vie en collectivité dans ces conditions ?

C.F. : J’ai été surprise par leur capacité d’adaptation et de compréhension de la vie collective. Avec tant de langues et cultures différentes, du jour au lendemain se retrouvent dans le même bus puis au même endroit près de cinquante personnes. Si quelques tensions ou incompréhensions apparaissent au début, il ne s’agit de rien de grave ni d’insurmontable. C’est une belle leçon de vie collective.

L’attente et l’incertitude de l’avenir doivent jouer.

C.F. : Ce sont des questions vitales pour eux, ils sont en suspend en fonction de la suite de leurs démarches de demande d’asile. Leur vie en dépend, mais aussi celle de leur famille. L’attente et les angoisses sont extrêmement pénibles. Beaucoup souffrent de troubles du sommeil ou de l’appétit. Et puis soyons clairs : que faire si la réponse est un refus ?

Que retenez-vous de ces trois mois de vie collective?

C.F. : C’est une expérience qui n’a pas de prix. J’avais intérieurement certains principes d’humanité, des convictions sur notre devoir de citoyen d’accueillir des gens en souffrance et de leur permettre une accalmie dans leur parcours. En le vivant trois mois avec eux cela a pris une forme très concrète. Je ne pense que nous puissions imaginer ce que c’est que de fuir des dictateurs ou des rebelles, de perdre sa famille… Par contre j’ai pu comprendre la gravité de ces évènements, loin des explications des médias. Quand une personne vous le raconte en gardant la tête droite et avec force, c’est autre chose. Je pense que le monde est un lieu à partager. A nous d’être citoyens du monde. Je suis très admirative des ces hommes.

 

Article écrit par Jérémy Attali

Crédits photo: Nataly Durepaire

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