Philémon Cimon : « La liberté est un sentiment contagieux »

Philémon Cimon sort son troisième album «Les femmes comme des montagnes». L’occasion d’en savoir plus sur le talentueux montréalais qui manie la pop avec douceur et sensibilité. Et de se plonger au cœur de ses hésitations, ses grands bouleversements, son sentiment de solitude qu’il aime partager. Le tout empreint d’une furieuse envie de liberté.

 

capture-decran-2016-10-20-a-12-19-21Quelles ont été tes premières influences musicales ?
Philémon Cimon : Si tu parles de ce que j’écoutais lors de mon enfance, à l’époque où je n’avais pas la capacité de choisir, mon père aimait beaucoup la musique classique et ma mère tout ce qui touchait au rock des années soixante. Plus tard vers mes douze ou treize ans, je commence à jouer de la guitare. Un moment important : je me tourne vers des chanteurs comme Brel ou Brassens. Ma langue étant le français, ce n’était pas tant la musique qui m’intéressait mais les paroles et la manière de s’exprimer. Ensuite, j’ai écouté quelques groupes québécois que je ne trouve plus super aujourd’hui mais, à l’époque oui (rires). Encore plus tard, beaucoup les Beatles car ma petite amie de l’époque adorait ça. Moi je ne les avais jamais trouvé bons ! J’ai changé d’avis et cela a fini en une véritable fascination pour ce groupe. Par la suite, mes découvertes musicales ont souvent coïncidées avec les gens que je rencontrais.

Comment se matérialise la création de ton premier album ?
P.C. : Le premier album était assez compliqué au sens où cela faisait longtemps que j’écrivais des chansons. J’avais trouvé un lieu intime pour moi là-dedans. Passer de l’étape d’écrire et chanter à faire un album est plus difficile. Il faut rencontrer les bonnes personnes car je ne savais pas comment faire, cette partie là du métier m’était inconnue. J’ai fait toutes sortes d’essais et d’erreurs. Puis, j’ai pu avoir de l’argent venu de subventions et faire mon premier EP. A force d’avoir fait un peu de tout, j’ai décidé de ramener mes chansons à quelque chose de plus intime. Je pense que c’était une bonne idée d’ailleurs (rires). Je me sers alors de ma guitare et de ma voix, le tout parfois accompagné par un quatuor de musique classique (violons, clarinette, violoncelle, basses). Cela a été long de me rendre compte que le travail artistique consiste à chercher ce que l’on a de particulier et d’unique à offrir. A force de se cogner à toutes sortes de murs, on a envie que cela soit simple et honnête.

 

 

A quel moment le déclic a eu lieu?
P.C. : Je pars à Cuba pour prendre des vacances, je ne me sens pas bien suite à une histoire d’amour qui se termine mal. Je n’arrive pas à me sortir de ce tourbillon. J’arrive à Cuba avec une forte envie de créer, d’enregistrer. Tout s’accélère. C’est une drôle d’affaire : j’ai mis beaucoup de temps à enregistrer toutes sortes de choses et là, en l’espace d’une semaine je rencontre des musiciens et nous enregistrons l’album en une journée et demie ! J’ai été surpris de la tournure des événements ; j’étais pris dans un élan. Un élan que je voulais. J’avais souvent tellement peur de ne pas être dans le vrai. Là, tout à coup, j’ai soudainement confiance. D’ailleurs à ce moment-là que j’écris la chanson « Moi j’ai confiance ». Finalement elle se retrouvera sur le deuxième album. Après coup j’ai réalisé ce qui venait de se passer. Un bel élan que j’essaie souvent de retrouver. Je pense que la création se fait là, au moment où tu n’essaies plus de plaire mais simplement d’exprimer des choses qui parfois te dépassent.

Tu parles de moments où tu acceptes de prendre des risques ?
P.C. : On entre un peu dans l’analyse personnelle là (rires). Oui, c’était un moment où il y avait du mouvement dans ma vie, où les structures sur lesquelles je m’appuyais tombaient les unes après les autres. Souvent, ces structures que l’on se crée sont des protections à travers lesquelles on se cache. On s’y sent en sécurité mais on ne se mouille pas beaucoup et on ne prend pas beaucoup de risques. Alors la création est un peu réduite. Tout est arrivé malgré moi finalement, comme si j’avais trouvé une force que je m’étais caché jusqu’alors. J’ai été emporté par le potentiel que je refoulais en moi depuis longtemps. Je n’avais plus peur.

On découvre alors des textes très travaillés. Tu y as toujours été sensible ?
P.C. : Je commence à écrire à une époque où je ne lis pas beaucoup. Comme pour l’enregistrement de mon premier album, je connais un bouleversement énorme dans ma vie et je dois me réinventer. J’écrivais tout d’abord des lettres. J’avais envie d’écrire ce que je ressentais vraiment, j’avais l’impression de ne pas le faire. Il est dangereux d’écrire ce que l’on ressent vraiment, cela nous met dans une position de grande vulnérabilité. Mais je me sentais tellement vulnérable à ce moment-là que poser des paroles intimes sur mes musiques n’aggravait rien.

Tu penses que la lecture influe sur le talent d’écriture ?
P.C. : Le talent de l’écriture est nécessairement enrichi par la lecture car cela donne tout un tas d’outils. Mais ce qui permet de faire que le texte prenne vie et soit si singulier est surtout la capacité à dire ce que l’on ressent sans essayer ni de camoufler ni d’embellir. Je n’ai pas fait énormément d’études car je me suis concentré très vite sur la musique. D’ailleurs, je recommence des études : je me rends compte que cela me maintient dans un état de stimulation. Dans le métier que je fais, il y a des moments où je suis très occupé et d’autres beaucoup moins, où je dois écrire, dans une démarche très solitaire. Dans ces moments là, je trouve que prendre des cours m’aide, m’entraine. Mon esprit est invité à travailler. Je prends des cours de littérature scientifique du 17ème siècle à aujourd’hui. Je ne vois pas encore de lien entre cette discipline et mes chansons et je ne suis pas sûr qu’il y en aura dans le futur (rires). Il y a des bouts que je trouve tellement intéressant. Dernièrement je lisais quelque chose sur le fonctionnement du cœur, c’était une autre vision, très théorique. C’est une sorte de voyage de voir quel chemin l’auteur prend pour en parler. Tellement de choses n’étaient pas encore expliquées par la science, c’était une autre vision. Cela me fascine. Il parle d’oreillette droite, de sang qui frémit, quelque chose de très métaphysique.

 

 

Ton public s’identifie énormément à ce que tu dis dans tes chansons.
P.C. : Je me rends compte, souvent, que ceux qui s’intéressent à mes chansons sont des gens blessés, parfois marginaux, ou qui se sentent marginalisés. Pourtant je suis sûr de ne pas être un martyr. Le fait d’essayer d’être le plus clair possible par rapport à ce qu’il se passe à l’intérieur de moi intéresse certains. On ne veut souvent pas faire ce travail, ne pas en parler aux autres. C’est peut être plus simple de le faire sur scène, à travers un spectacle. Je me mets dans l’état qui concorde avec tout ça et exprime mes sensations. Cela me donne un grand sentiment de liberté, et c’est un sentiment assez contagieux ! Je partage une expérience qui pour moi est bouleversante et cela oblige le public à réfléchir à la leur. A aller chercher ce qu’il se passe à l’intérieur d’eux-mêmes. Sûrement que cela fait du bien. Tout ça est au fond très individuel, très personnel. L’intimité partagée semble être, elle aussi, contagieuse.

Tes premiers pas sur scènes ont immédiatement été un plaisir ?
P.C. : Dès ma première scène je me suis dit que c’était pour moi ! En tout cas dans le contexte où je chantais des chansons. J’avais déjà pris des leçons de piano plus jeune, ou de flûte à bec que je n’aimais pas (rires). Puis fais des spectacles. Ce genre de spectacle était étrange. Du moment que j’ai chanté, des chansons de moi ou d’autres comme celles des Beatles à quatorze ans, je m’étais senti extrêmement bien, extrêmement libre. Je ne chantais que trois secondes par ci par là, mais, cela m’avait beaucoup marqué. Je me souviens avoir été très excité après ce spectacle : j’avais compris que je venais de toucher à quelque chose qui me plaisait beaucoup. Quelque chose d’important et d’essentiel. Le fait d’être regardé tout d’abord, au moment où je n’essayais pas de cacher quelque chose… La scène est devenue mon espace de liberté. Parfois, quand cela va moins bien dans ma vie, la scène s’ouvre toujours tel un paradis devant moi.

Tu dis écrire et créer seul. La scène est donc un bol d’air pour toi ?
P.C. : Que ce soit dans l’écriture ou sur scène, j’aime le moment où la création se fait. Même si ces deux choses n’induisent pas toujours obligatoirement création. Quand je suis seul et que j’écris, parfois je ne découvre rien, j’écris ce que je sais déjà et il n’y a rien de satisfaisant, plutôt une impression de tourner en rond. C’en est même déprimant. La scène peut me surprendre. C’est plus instantané, c’est partager avec d’autres personnes. Les musiciens évidemment, puis le public, d’une façon différente. Quelque chose me plaît dans cette communion là. C’est une sensation collective. Chacun assume sa solitude ensemble. Un sentiment fort en ressort.

 

 

Tu parles de la solitude de tes journées. On imagine souvent les chanteurs très entourés.
P.C. : Sûrement que c’est le cas pour certains. Pas pour moi. Je n’ai pas de groupe, j’appelle mes musiciens quand je joue mais j’écris et compose seul. Les concerts sont parfois irréguliers. Il y a une solitude physique liée au fait que je crée souvent seul. Aussi une solitude plus générale, peut-être accentuée par le fait que j’essaie souvent de creuser au fond de moi-même pour voir ce que j’ai dans le ventre. Dans ce cas il est plus difficile d’atteindre un « consensus social » où tout le monde serait d’accord, où tout le monde ferait tout de la même façon. Cela accentue sa différence. Tout le monde est différent mais travailler sur sa propre différence l’accentue encore. Cela donne le sentiment que même avec tout le monde, on se sent seul. Je passe beaucoup de temps seul. C’est mon caractère d’une part, d’autre part je ne sais pas … Quand je travaille, c’est seul. Je me lève, j’essaie d’écrire… La plupart des gens vont travailler, entrent dans leur journée et voient du monde, des visages, communiquent ensemble. Pas moi, pas tout le temps.

Tu trouves que la solitude est paradoxalement plus présente à notre époque ?
P.C. : C’est difficile à dire. Il serait facile d’embellir le passé d’autant plus que je ne l’ai pas vécu. Mais je pense que nous sommes dans une logique de performance, et la performance nous sépare forcément des autres. Les collectifs ont du mal à exister. J’ai l’impression qu’au bout du compte, que ce soit aujourd’hui ou il y a deux mille ans, il y a toujours un moment où nous faisons face à la solitude qui vit au fond de nous. Nous sommes les seuls à pouvoir y répondre, personne ne peut le faire à notre place. Cela demande un travail, une responsabilité, une éthique envers soi-même. Et se manifester de plusieurs façons. Internet et les réseaux sociaux encouragent une sorte de névrose. On veut plaire, à tout moment de la journée. Cela fausse les choses. Je n’ai pas internet chez moi, entre autre pour ça. Mais au final je me sens seul quand même, avec ou sans. Le tout est de se trouver des alliés avec qui ouvrir des espaces d’expressions. Je suis conscient que d’autres s’exprimeront différemment à ce sujet.

Dans ton dernier album tu parles énormément d’amour. Est-ce du vécu ou de l’imaginé ?
P.C. : Il y a des deux évidemment. Les chansons qui me semblent les plus réussies sont du vécu. Pas dans le sens « réel » au pied de la lettre, plutôt des choses ressenties à l’intérieur de moi. L’imaginaire rajoute ensuite des images autour de tout ça. Il est parfois plus facile de parler en images quand les mots sont impossibles à trouver pour qualifier ce que l’on ressent.

Des photos ont été prises pour y accoler tes musiques. Tout est disponible sur ton site internet et a participé à la promotion de ton album. Tu tenais à coupler ces deux disciplines ?
P.C. : Cela me tient à cœur car je crois en cette façon de faire. Nous n’avons pas besoin de puiser notre inspiration uniquement dans la musique. La créativité est partout. Je m’inspire souvent de choses dont je fais de nouvelles versions, dans lesquelles j’insère parfois mon vécu ou mes expériences. Donc parfois de la photo. Ce projet est à la base mené par mon agent, j’ai accepté car je suis conscient qu’il faut faire de la promotion, être visible. Tant qu’à en faire, autant que ce soit de cette façon-là. Je m’en suis servi comme d’une excuse pour créer à nouveau.

Tu n’es pas très à l’aise avec la publicité ?
P.C. : La promotion peut me dégoûter dans le sens où elle force souvent les gens à aimer telle ou telle musique, tel ou tel produit, à créer un besoin. Il s’agit d’une manipulation et je déteste ça. Mais si cela passe par une activité créative cela me convient beaucoup plus. Pour le deuxième album, nous avions d’ailleurs fait de la même manière, cette fois à travers des textes, des poèmes. Nous avions fait un recueil de tout ça. J’étais finalement assez spectateur. Je trouve que c’est agréable et intéressant de voir comment les gens rebondissent sur ce que je crée moi-même.

Pour finir, quand est-ce que tu comptes t’installer en France et casser la baraque ?
P.C. : Je suis venu jouer quatre fois en France (rires). J’ai senti un réel intérêt pour mon travail la première fois mais je me rends compte que cela ne dépend pas vraiment de moi. Le système fait que la musique doit être, à défaut d’être rentable, au moins synonyme d’intérêt pour plusieurs acteurs. Il faut que des gens en France soient intéressés à ce que je vienne. Puis que des gens au Québec soient intéressés à ce que j’y aille et me financent. C’est toute une machine. Je n’ai pas envie d’arriver avec ma guitare sur le dos et de frapper à toutes les portes. Je l’ai déjà fait, et tu n’as pas idée de l’énergie que cela suppose. Si tu n’arrives pas accompagné par des partenaires de business, tu ne seras que rarement écouté. Je préfère garder cette énergie pour composer. C’est le rêve de beaucoup de chanteurs québécois que de faire une carrière en France. Mais le marché est tellement saturé par toutes sortes de choses… Au Québec, ça marche pour moi à Montréal. En région c’est plus compliqué de faire entendre ma musique : les acteurs du business ou des radios sont moins intéressés. C’est un peu le même combat qu’en France : il faut que ta musique soit entendue. Aujourd’hui on abreuve les gens de The Voice, de grosses machines. On va les obliger à s’attacher à ces artistes et, quel temps et quelle envie leur restera-t-il pour découvrir d’autres styles de musique ? C’est finalement une drôle de bataille. Vous connaissez ça aussi en France.

Propos recueillis par Jérémy Attali
Crédit Photo : LePigeon
Le Bandcamp de Philémon Cimon : philemoncimon.bandcamp.com

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