Gérald Dumont : « Charb avait une pensée philosophique sur la laïcité »

Deux jours avant les attentats de Charlie Hebdo, Charb achevait l’écriture d’un texte qui sera publié à titre posthume : Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes.

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Un titre qui ne laisse que peu à deviner du contenu des pages de cet ouvrage, publié aux Editions L’Echapée. A la lecture, ce texte s’avère être un manifeste de laïcité mais surtout un énorme coup de gueule contre les stratégies politiques et médiatiques qui jouent sur une peur et un racisme décomplexé, hérités de l’ère Sarkozy. Gérald Dumont, artiste et metteur en décide alors d’en faire une pièce de théâtre. Et sur scène, le pamphlet de Charb résonne. Gérald expliquera dans la Voix du Nord que  « l’on n’entend plus la parole de Charb car il a été tué. Si on n’entend plus ses mots, il sera mort deux fois. » Alors, pour perpétuer sa parole autant que sa pensée, Gérald nous parle de la genèse de son projet, des difficultés rencontrées suite à quelques interdictions de jouer et dresse un tableau plus général sur une société malade de sa laïcité.

Peux tu nous dire dans quel contexte les premières interdictions de jouer tombent ?
G.D. : Toutes les annulations sont globalement arrivées en même temps. Il y a d’abord une première qu’on laisse passer, on se dit que ça peut arriver, que tous les théâtres ne sont pas au fait de ce qu’il s’y dira. Par contre, on vit assez vite des annulations coup sur coup. La Fac à Lille pour des « raisons de sécurité et risques de débordement », à Arras à la Maison des Associations ou encore à Avignon, pour des raisons encore différentes. La dernière est Lormont (Charlie le dénoncera dans une double page) où une certaine gauche, un certain PS, pour des raisons plus ou moins électoralistes, refuse de se fâcher avec une partie de son électorat.

Comment accepte-t-on ces annulations ?
G.D. : Chaque date refusée est impossible à accepter. Des femmes et des hommes sont morts pour défendre ces idées ! Beaucoup de ceux qui sont à l’origine de ces interdictions n’ont jamais lu le livre de Charb. Charb était un intellectuel, il a une pensée philosophique ; sur la laïcité, la démocratie, une pensée claire, logique et drôle à la fois. Ce qui est rassurant tout de même, c’est que beaucoup se sont indignés de ces procédés. Bien des gens veulent défendre la pensée et la mémoire de Charb et en sont fiers.

Que ressens-tu à la première lecture du livre de Charb ?
G.D. : Quand le livre sort, il s’agit d’abord d’une tristesse insondable. Et puis, une fois l’hommage passé, durant les six mois qui suivent la catastrophe, on entend trop souvent le « oui mais » ici et là. Je ne voulais pas laisser passer ça, il ne faut jamais laisser passer ça.

Tu prends très vite la décision d’adapter le livre en pièce ?
G.D. : Je termine le livre le mardi soir, je veux en faire une pièce le mercredi matin. Avec une grande liberté, une grande détermination et aucun doute. Je ne veux pas monter cette pièce pour convaincre certains mais plutôt en y mettant un aspect ludique, pédagogique, drôle aussi. Je le fais pour les jeunes et les moins jeunes, j’ajoute à la lecture des dessins ou des vidéos en liens avec la pensée que Charb exprime dans son livre. Sans vouloir rendre hommage, je veux surtout transmettre une parole et une pensée. J’ai l’habitude de dire que ma pièce est un peu du « Charb pour les nuls. »

Vis-tu alors la création et la concrétisation du spectacle comme une forme d’engagement ?
G.D. : C’est avant tout un engagement. En tant que metteur en scène, il y a aussi l’excitation et le défi bien sûr, l’envie de prouver que l’on sait faire. En tant qu’artiste j’ai tous les droits et je n’ai rien à perdre. Je réfute l’idée qui sous-entend que dire du mal de la religion musulmane revient à être islamophobe. Ce texte démonte cette idée avec justesse et talent. Il attaque tous les extrémismes. Absolument tous. Sauf qu’en ce moment, s’il est encore assez facile d’attaquer les catholiques, pour les autres c’est beaucoup plus sensible.

Après chaque représentation des échanges et des débats ont également lieux.
G.D. : Oui et on est surpris chaque soir car on ne sait jamais quelle forme cela va prendre. On est confronté à des questions sans cesse différentes. Bien des gens ont également besoin de reparler de tout ça, d’exprimer leur colère ou leur tristesse. On parle de laïcité, de comment vivre ensembles, de citoyenneté. Ces échanges sont finalement très politiques et disent quelque chose de notre société.

Qu’est-ce que ce travail et ces échanges t’ont finalement apportés ?
G.D. : La chance énorme de pouvoir vomir un peu cette tristesse sur scène. Je me rends compte dans les débats qu’on a encore besoin d’en parler. Tous. Je suis également heureux de rencontrer des gens de milieux très différents. Et puis, cela me donne toujours l’envie de faire mentir Malraux et que le 21e siècle ne soit pas celui du religieux ! J’ai parfois l’impression que la laïcité se perd dans les compromissions et les arrangements. Mes gamins ont vingt ans aujourd’hui et, je ne suis pas fier de ce que je leur laisse. Il y avait pourtant tout dans la loi de 1905. Aujourd’hui, on bascule vers autre chose.

Propos recueillis par Jérémy Attali

 
Capture d_écran 2017-11-02 à 15.41.02Gérard Dumont, artiste en tout genre
D’abord musicien, Gérard est diplômé des Beaux–Arts de Bourges. Il réalisera une dizaine d’expositions et d’installations à Paris, Avignon, Lyon, Bourges… Il part ensuite en Thaïlande où il suit l’enseignement des Beaux–Arts de Bangkok, puis à Bali. Il y sera pendant trois mois l’élève d’Ida Bagus Oka, facteur de masques. Il travaille ensuite à Marseille avec la compagnie Cartoon Sardine Théâtre qu’il quitte en 1993 pour travailler à Lille avec Daniel Mesguich, au Théâtre de La Métaphore au sein de l’équipe vidéo. Depuis, il a écrit et mis en scène de nombreux spectacles, aussi bien en France qu’à l’étranger, et est depuis peu comédien dans plusieurs créations du Théâtre K. Voyageur, amateur de rock, son travail est toujours ancré dans la société contemporaine, liant engagement et poésie sur des sujets souvent clivant.

Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes : les dates 

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