Aden, la Cold-Wave élégante

Avant que tout Marseille ne s’embrase sur les premiers sons d’IAM, sévissait dans la cité phocéenne la communauté musicale Cold Wave.

Si Aden ne s’est pas fait en un jour, ses premières amours ne l’ont jamais quitté et son dernier album, L’Hallali, poursuit dans une veine artistique ancrée dans ses premières influences. Retour sur le parcours d’un garçon aussi curieux qu’élégant, diamant noir avant-gardiste pour qui sait y pencher une oreille… Et les yeux.

Au début des années 80…
L’histoire musicale de Aden se déroule en deux parties qui n’en sont finalement qu’une. Et la première débute à toute vitesse à Marseille, dans les années 80. Aden, qui n’existe pas encore sous ce nom d’artiste, s’accompli déjà dans la Cold Wave. « Je n’écoutais alors que ça, et depuis toujours, se souvient-il. Il y a eu d’abord Christian Death, puis Virgin Prunes, très sombre, très dark… C’était mon univers. » Un univers qu’il n’est alors pas le seul à partager. Dans la cité qui ne connait pas encore le hip-hop et où le reggae affûte ses premiers beats, la communauté Cold Wave a pignon sur rue et les murs des salles marseillaises vibrent chaque soir au rythme des bands qui s’y forment. «  On faisait beaucoup de soirées entre potes, nous étions tous un peu artistes. Les soirées étaient déguisées, maquillées. C’est une sorte de gangrène, on est une vingtaine de gens, tous dans la musique, on sort tous les soirs et tous ensemble. On se booste aussi parce que certains réussissent à sortir un 45 tours… Quand tu es jeune, tu ne réfléchis pas forcément à tout ça, cela nous parait tellement naturel qu’on ne s’en rend pas compte. Il s’agissait de très belles années.» De belles années qui voient peu à peu la New Wave arriver, « plus branchée », dont beaucoup adoptent le son et tentent de faire un album. Une ébullition positive qui débouche en effet, pour plusieurs, à des projets artistiques qui ne passent pas inaperçus comme Alain Seghir et son groupe Martin Dupont. Le futur Aden, lui, crée son premier groupe en tant qu’auteur-compositeur, Lili Ricamier. « On faisait en vérité de la New Wave-variété. Ce n’était pas aussi Cold que ce que l’on écoutait depuis longtemps. Je tendais même sur l’électro-pop. Je trouve que ce n’était pas complètement abouti. On a fait malgré tout pas mal de concerts, de radios marseillaises, de premières parties. On ne cherchait rien, on appartenait à un scène jeune qui ne visait pas forcément la réussite immédiate. » On parle là d’une époque qui n’existe plus. Aden s’en souvient encore : « Les gens montaient à Paris présenter des cassettes aux maisons de disque. Les directeurs artistiques écoutaient devant toi et te critiquaient en direct. « Ça manque encore un peu d’assurance, revenez nous voir ». Puis d’autres fois, des opportunités comme quand Jacques Martin nous reçoit et nous offre une première partie Salle Wagram à Paris. Malgré notre inconscience, on faisait des choses ! (rires) »  A la fin des années 80, la réussite immédiate arrivera d’un autre style musical. IAM, le fanion fétiche de la chanson marseillaise pour au moins trente ans, entre en piste et dégomme tout sur son passage. S’opèrent alors quelques scissions dans les communautés musicales phocéennes. « A l’époque du Mia, une séparation s’opère même entre groupes d’amis. Des cassures. On ne s’y attendais pas forcément. Peut-être que les groupes marseillais de notre époque attendaient que leur succès rejaillisse sur nous mais, nous n’étions pas dans le même registre et cela n’a pas marché. » Sans aucune amertume mais plutôt avec nostalgie, Aden referme alors un chapitre et décide de s’envoler vers la capitale. Un chapitre qui resurgira pourtant plus tard.

 

 

Que faire de ses – premiers –  amours ?
Paris, au début des années 90. Plus anonyme, moins intimiste. Aden n’y trouve pas forcément ses sensibilités musicales. « Ici tu peux faire n’importe quoi et ce n’est pas grave. Il n’y a pas de communauté ni de biosphère Cold ou New Wave. Je n’en retrouve d’ailleurs pas et je change en plus de métier. » Aden devient en effet designer pour Gavilane, marque élégante et reconnue aujourd’hui encore, créée par Gavilane Abadie, son amie et partenaire sur scène à l’époque. Le choix entre la mode et la musique fut donc si facile à faire ? « A ce moment là, j’ai le choix entre continuer la musique ou entrer dans la mode. Ce n’est pas une histoire de facilité si je choisi la mode mais, en arrivant à Paris, je perds complètement mes repères et j’ai eu beaucoup de mal à reprendre la musique. » Si bien que durant cinq ans, le tout nouveau designer, plongé et aspiré par ses nouvelles activités, ne touchera plus à un synthé. A une exception près, et pas la meilleure : « je fais un petit groupe que je ne déclare pas. On a quand même fait la première partie d’une scène lors de la fête de la musique diffusé en direct à la télévision. C’était un moment délirant avec des guitares électriques, des transsexuels qui dansaient sur scène… Notre chanson phare était « La charcutière travestie » (rires) » Et ça cartonne auprès du public. « On nous appelle alors pour signer dans une maison de disque une semaine après. Et là, je craque, je me dis que non ce n’est pas possible, que je n’ai pas fait quinze ans de New Wave pour signer pour de l’électro branchouille. Ça a été un choc pour moi de me dire que je n’ai jamais pu signer avec une musique qui me correspond alors qu’on me le propose quand c’est tout mon inverse. » Le retour aux sources fut donc de courte durée. Sauf qu’une passion tenace ne disparaît jamais complètement. Telle une évidence mordante, Aden nait enfin de ses cendres en 2011 et le feu, jamais réellement éteint, se ravive pour de bon. Retour des magnétos à bande et des synthétiseurs analogiques, un matériel qu’avait conservé l’artiste depuis les années 80. « Je commence à écrire tout seul et j’enregistre un premier album en live, sur un DAT dans un home studio, sans coupures. Même si c’était difficile je ne voulais pas que ce soit fait différemment. » Aden ne saurait faire différemment tant la spontanéité lui correspond autant que les influences passées. Tout comme l’inspiration, qu’il qualifie de naturelle là encore. « L’inspiration m’arrive seule. De discussions, de rencontres, de sensations. J’écris partout, dans le métro, chez moi, dans mon lit à 4h du matin. » Arrivé à 9 ou 10 titres sort l’album En Substance. Et l’artiste se retrouve complètement. « Je me suis alors vraiment rendu comte de ma personnalité profonde : je suis quelqu’un qui malgré tout, même si je veux chanter sur l’amour ou le cul, reste un chanteur Cold Wave. C’est moi, cela me correspond, et tout ce que j’ai fait plus jeune ressort à ce moment-là. »

 

 

Aden, élégance et curiosité(s)
Aden est enfin lui-même et cela ne le quittera plus. De la pochette de ce premier album où il se présente d’une gueule très Rimbaudienne aux sonorités Cold Wave mêlant froideur autant que chaleur, la mue est terminée et ressemble même plutôt à une renaissance. L’artiste est entier. En toute liberté. « Ma chance est de pouvoir, via ma marque de mode, m’auto-distribuer. Je cherche donc à faire ce qui me parle vraiment. » Sa marque, Gavilane, est en effet toujours au tableau. Et là encore, elle n’étonne pas quand on connait le garçon. Parce que la musique d’Aden est précieuse et intimiste, on ne trouve alors ses CD qu’à sa boutique. Un lieu étonnant, à son image. Entre curiosités, costumes et joailleries, la noirceur de l’endroit brille autant d’élégance que de milles feux. Ajoutons-y, en plus, la musique, et l’univers visuel et esthétique se mêlent au musical. « C’est tout un ensemble et tout un univers. Je trouve que la musique apporte quelque chose à la mode. C’est complémentaire et c’est presque trop parfait : la création, l’univers, la musique… Tout se complète et c’est presque du surréalisme. Je pense qu’il faut le voir comme ça. » Trop parfait, sans doute pas. Lieu à part et hautement imaginé par l’artiste, sans aucun doute que oui. Lieu de rencontres, aussi. « Quand je passe l’album en boucle dans mon magasin, les gens entendent et me demandent ce quel est l’artiste. Le CD étant en vente sur place, c’est assez facile pour moi. Et puis, j’aime que des personnes de plusieurs univers différents entrent dans le tien et s’y adaptent, s’y sentent bien. Il sort toujours quelque chose de ces rencontres qui sont tout sauf commerciales. »

thumbnail_4E02F0A5-C7C6-42C1-87F5-3A55534CDA2BRien de commercial, tout d’humain et de spontané. Et ce n’est pas un hasard : quand Aden parlait de communautés Cold Wave des années 80, ce n’était pas pour exclure mais bel et bien parce que selon lui la musique se partage se vit à plusieurs, avec les sensibilités de chacun. Les sensibilités d’Aden, elles, continuent leur chemin. Après En Substance déboulera Exit. « Plus abouti, le fruit de plus de rencontres », estime-il. Puis vient Denim et une collaboration somptueuse avec Rachid Taha. Pour finir en 2019 avec L’Hallali, « la la li la lère » comme le chante Aden, dans une forme de poésie d’auto-dérision pourtant jamais dénuée de double sens. Parce que tout comme Aden est né de deux parties de vie, ce dernier reste profondément ambivalent entre la noirceur d’un premier abord et les reliefs d’une écoute attentive. « Le côté poète maudit me plaît et j’aime me laisser divaguer au fil des idées qui me viennent. » Des idées, des formules. Des façon de dire, des mots courts, des mots clefs, des mots qui restent. Des images, des fulgurances autant que des mélodies Cold Wave bien huilées et polies comme certains des joyaux qu’il côtoie souvent. « J’aime les jeux de mots gainsbouriens, le côté enfantin de Mylene Farmer aussi. Donc, mélanger la classe, le côté enfantin et le cul, ça me plait bien. » En terme de joyau en tout cas, la musique d’Aden n’a pas finie d’en étonner plus d’un.

 

Propos recueillis par Jérémy Attali

Crédit Photo : Pierre Terrasson

Le site de Aden ainsi que la boutique Gavilane 

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