Ehla, la pop-électro vintage-moderne

Un opus-miroir qui raconte l’histoire et les nuances d’une artiste sombre et claire, tel un mix de sonorités et de sensations qui lui ont toujours collées à la peau.

Parce que choisir entre morceaux profonds ou plus légers serait se trahir, Ehla affirme ses multiples couleurs  dans la jolie palette qu’est son EP Pas d’ici. En attendant son premier album, rencontre avec une artiste ambivalente et talentueuse. 

Que Elha semble insaisissable vient sans doute de son caractère longtemps timide et délicat. Tantôt à fleur de peau dans sa réserve « au risque même de paraître hautaine », se rappelle-t-elle, tantôt engageante et souriante comme dans « On me dit Ehla » ou « Cool », la jeune artiste ne choisit aucune case quand il s’agit de rayonner d’une couleur ou d’une autre, et ne suit que son instinct du moment. Imprégnée depuis toujours par ses fétiches Stevie Wonder, Aaliyah ou les Fugees, l’artiste se trouve et se découvre dans une musique qu’elle choisit de nous offrir en français depuis plusieurs années. Une façon plus directe et intimiste de s’adresser à un public qui sait se reconnaitre dans les traits d’une inspiration sensible et bien ficelée, qui ressemble à du vécu. « Je peux passer des mois sans inspiration et il se passera un jour où je vais vivre quelque chose d’intense. C’est un peu instinctif et animal, je me mets en tout cas sur mon ordinateur dans ces moments-là et j’écris. » Et c’est souvent dans ces instants que les morceaux les plus marquants se créent, comme pour l’Antidote : « cela s’est passé comme ça, après deux jours de tournée avec Grand Corps Malade qui m’ont donné envie de dire beaucoup de choses. Pareil concernant les autres titres de l’EP. Il faut vraiment que je vive les choses pour les coucher sur papier. Créer des histoires non vécues est moins mon truc. »

 

 

La musique collée à la peau depuis toujours, Ehla ne triche pas quand elle nous chante la sienne. La sincérité et le naturel en point de mire, la trentenaire se met dans sa bulle au moment de composer : « Il faut que je sois tranquille, seule au monde et le casque sur les oreilles. J’ai besoin des lignes d’accord qui me parlent et me touchent. C’est à partir de là que je compose et que j’écris. Avant les arrangements, je fais tourner mes lignes d’accords puis je murmure un peu en français. Je pose ensuite des mots sur tout ça. » Des mots tantôt hauts en couleurs tantôt plus introspectifs, mais toujours honnêtes et dénués d’artifices. Si Ehla a pu craindre plus jeune que l’on lui reproche ce style d’écriture, elle s’est rendue compte au fil du temps que ses traits de stylos étaient aussi et surtout son principal trait… de caractère : « Les morceaux dont je suis le plus fière ne m’ont parfois pris qu’une soirée de travail. Ceux qui traînent plus, avec un couplet et un refrain, je les laisse de côté car c’est moins fort, moins spontané. Finalement ce côté naturel et instinctif me correspond totalement. »

 

Ehla, mi-moderne mi-vintage
Alors, Ehla, mélancolique urbaine ou chanteuse groovy aux rythmes chaloupés ? « Je crois que je n’ai pas envie de me situer : je suis une artiste qui fait de la musique. C’est sincère et spontané car cela dépend aussi des périodes. Pour Minute c’est un moment peut-être un peu « dark » qui m’inspire, à l’inverse d’autres morceaux qui sont issus de moments où j’ai le besoin et l’envie de me rebooster. » Des atmosphères multiples, ambivalentes, qui se traduisent d’ailleurs dans ses clips. Si Ehla a toujours des idées précises en ce qui concerne l’image, le stylisme ou le grain, elle aime ajouter ses désirs à ceux de ses équipes quand il s’agit de scénariser ses films.

 

 

De l’intime, du naturel, du sincère. Voir de l’intemporel. « Musicalement, c’est vrai que Minute est très actuel et house-électro. Sur Cool par contre on va sur des sonorités des années 90 à fond avec de fausses trompettes… concernant les paroles et les atmosphères je suis ancrée dans les deux. » Mi-moderne, mi-vintage, complètement elle-même. Avec ses questionnements. « En tant qu’artiste et dans cette époque que tu aimes moins, la musique est un exutoire. L’EP s’appelle Pas d’ici car j’ai justement du mal à trouver ma place quel que soit le lieu, l’époque… Paris n’est pas chez moi. Mais suis-je plus marseillaise pour autant ? Trouver sa place me semble être compliqué pour tout le monde aujourd’hui. Je suis du Sud même si je ne pense pas avoir d’appartenance particulière pour autant. » Ni l’un, ni l’autre, encore une fois. Du Sud, Ehla a en tout cas embarquée avec elle une voix chaude sciemment déposée sur des lyrics enveloppants, comme dans Pas d’ici. Soit un savoir-faire certain pour maîtriser la température de ses mélodies.

 

 

La complexe Ehla aime non pas brouiller les pistes mais multiplier les influences. Ainsi que les appartenances. Et la musique est pour cela un outil qu’elle manie à merveille. Un outil de déclic pour soi, d’abord : « Depuis l’Antidote je sais quelle artiste je suis. Je ne sortais rien depuis plusieurs mois et en écrivant ce morceau j’ai senti que quelque chose se passait. J’avais d’ailleurs publié un court extrait du morceau sur Instagram et j’ai eu une réaction jamais obtenue auparavant. Je me souviens qu’on ne l’a même pas mixé mais juste masterisé. Plus je l’écoutais, plus je me rendais que chaque note, chaque mot me correspondait totalement et entièrement. J’étais à l’initiative de la prod, des textes, de tout, de A à Z. C’était moi, tout simplement. Parce que c’est ce que j’ai toujours aimé, le soul et le RnB, mais à une époque où ce n’était plus la mode, où c’était un peu « touchy » d’aller par là. » Un outil d’identification et de partage pour les autres, ensuite, « parce que le prisme de la musique est un formidable moyen de parler de sentiments qui touchent beaucoup de monde dans le but de les rassembler. »

 

 

Rassembler les autres et se rassembler soi, donc. A petites touches et au fil du temps, Ehla, autrefois réservée et plongée dans le labyrinthe de son univers musical, a su s’emparer de ses questionnements et de ses doutes pour nous les livrer joliment comme dans Moi contre mon corps, un morceau intime qui sait encore une fois viser juste. « C’est clairement une mise à nue. Une sensation d’ouvrir un imperméable et d’être à la vue de tous. J’ai hésité à la mettre parce qu’elle est extrêmement personnelle et qu’il faut savoir assumer ensuite sur scène. Mais encore une fois, j’ai eu la chance de la faire en concert et j’ai eu beaucoup de retours de gens qui s’y reconnaissaient. Je me suis donc dis que le morceau sorti, ce ne serait plus uniquement mon morceau ou mon histoire mais celle de beaucoup de monde qui se l’approprieraient. Une autre manière de continuer l’histoire de ce morceau finalement. » Une mise à nue aux multiples reflets, et une histoire qui s’annonce durer pour celle qui grandit au fur et à mesure que sa musique pointe le bout de son âme dans nos playlists et nos tournes-disques. Le moderne-vintage, ça ne s’invente pas.

 

Propos recueillis par Jérémy Attali

Crédit Photo : Elodie Daguin

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