Julien Santini, la Superbe aventure

Passer de l’enfant de Bastia au Woody Allen lyonnais n’est pas donné à tout le monde. C’est en tout cas le défi que s’est lancé depuis toujours Julien Santini, artiste forcené du rire bien fait. Portrait sincère d’un homme sensible et décidé.

Benjamin Biolay aime à remarquer dans La Superbe que « le soleil est assis du mauvais côté de la mer ». Si ce n’est plus exactement le cas de Julien Santini, les paraboles s’accumulent quand il s’agit de se pencher sur son parcours. La faute à une première expérience sur les planches un peu cabossée. « Les gens me disaient sans cesse que je devais m’essayer au théâtre », se souvient-il. « Une fois, deux fois, cent fois… Je me demande encore parfois pourquoi je fais ça. Est-ce parce que j’ai vu la pièce Tiercé Gagnant à mes douze ans, est-ce parce que les gens m’ont dit que je devais le faire ? Si c’est ça, j’ai au final été très heureux, parce que jouer dans une troupe amateur Le Mariage de Figaro était très beau. » Très beau, mais peut-être un peu trop tôt ? Restent en tout cas selon l’artiste de beaux souvenirs en pagaille, comme celui « d’avoir joué dans un jardin magnifique, en plein air, et de vivre un moment exceptionnel. » Viendra ensuite Les mains sales dans une troupe semi-pro, avec le personnage de Louis : « J’adorais ce petit rôle du mec qui faisait le sale travail, c’était assez jouissif quand j’y repense. » Alors, où est le couac ? Si l’aventure se fait encore belle quelques années, Julien, de son propre aveu, assume de ne pas être encore prêt à embrasser le chemin difficile qui s’annonce à lui. « J’avais des rêves différents, peut-être plus démesurés. Je me souviens aussi de remarques qui m’arrivent lors d’une pièce que je devais jouer, de négociations impossibles. Je supporte mal l’injustice, et quand cela arrivait, je préférais partir et arrêter. Je ne dis pas qu’aujourd’hui je suis plus fort, mais en tout cas je sais maintenant me battre et défendre mes idées. Tu peux gagner ou perdre. Mais tu te bats. » Exit donc le théâtre, bonjour une vie plus… académique. Julien est embauché dans la fonction publique. Et cela durera sept ans. De son bureau voit-il peut-être se coucher le soleil de l’autre côté de la mer.

 

 

Pour mieux comprendre le parcours de l’artiste, il faut en revenir à la genèse. Julien naît en Corse (un endroit où s’entremêlent souvent mer et soleil) d’une mère juive et d’un père insulaire. S’il imaginait d’abord être avocat « parce que mon oncle l’était et que j’admirais l’éloquence nécessaire à ce métier », il sera assez vite percuté par la scène. « Ma mère nous emmenait au Théâtre de Bastia où je découvre beaucoup de choses. Par la suite, mes premiers souvenirs de théâtre se passent à la télévision quand j’avais douze ans et que j’ai été troublé un soir par une pièce retransmise qui s’appelait Tiercé gagnant. C’est une pièce de John Chapman, avec Jacques Balutin, une histoire d’une arnaque dans le milieu des courses hippiques avec les codes du théâtre de Boulevard, un jeu grandiloquent. » Au point de déclencher une vocation ? Ses découvertes se poursuivent en tout cas avec le triptyque de Jean-Paul Belmondo, L’incorrigible, Le Guignolo et Le Magnifique : « Belmondo m’a marqué, parce que énorme beau gosse, musclé, tombeur au premier degré, et qui avait l’humour des gens qui ne sont pas très beaux et qui ont besoin de cet humour pour compenser les choses. C’est quelqu’un que j’admire car je le trouve généreux en plus d’être un acteur brillant. Belmondo est en caleçon à pois mais il est superbe, Belmondo tombe dans la rue mais se relève et il est magnifique. C’est fort. » Fort, marquant, intelligent. Ce mélange de théâtre et de cinéma nourrira en tout cas le jeune bastiais – puis lyonnais à partir de ses dix-sept ans – de désirs autant que de convictions qui ne le quitteront plus. Parce qu’une vocation ne disparaît jamais vraiment.

« L’inspiration est un parfum. C’est tant conscient qu’inconscient. »
Et parce qu’il a plutôt la gueule de l’emploi d’un artiste aussi fin que loufoque, Julien ne pouvait pas éternellement observer ses mers et ses soleils depuis ses bureaux. La phase de reconstruction digérée, il fallait une étincelle et elle arrivera quand une de ses collègues l’informe que se tient à Saint-Etienne le festival des Arts Burlesques, « avec un tremplin pour les jeunes talents, un exercice libre de vingt minutes devant un jury. » Il s’empare alors du roman qu’il avait écrit durant sa période de diète scénique, La vie, les femmes, Claude Levis-Strauss et moi, et décide d’en adapter un passage à l’occasion d’un concours « qu’il fallait gagner, c’était une obligation. Et je l’ai gagné. » Un retour à la scène où Julien ne gagne d’ailleurs pas que le prix Coup de Coeur mais surtout la conviction profonde qu’il est bel et bien de retour : « j’enchaîne alors quelques premières parties sur scène à Lyon, qui se passent plus ou moins bien, mais peu importe : je savais que j’étais prêt et que cette fois, il n’y a que moi qui déciderait d’arrêter. » Et d’arrêt, il n’y aura plus. A force de travail, de représentations, de festivals et d’éclats de rire, la flamme est bel et bien ravivée et l’artiste fait rapidement parler la poudre suite à son spectacle Julien s’amuse et enchaînera ensuite des chroniques et plateaux pour Rires et chansons. Tout en se démarquant par sa propension à capter le public, en tissant le fil d’une histoire toujours construite, jonchée d’absurde de situations burlesques : « la sincérité faisant partie intégrante de mon jeu d’acteur, je ne conçois les choses qu’ainsi. Le spectateur est venu, je me dois de lui raconter une histoire. Tant que l’on continue à raconter quelque chose on est vivant, c’est comme ça que je le vois. » Libre, décomplexé, Julien manie l’humour (voir la peur chez l’autre) avec talent et incarne avec justesse des personnages ou des tranches de vies vécues, pour la plupart. Parce qu’il s’inspire de lui et des gens qui l’entourent : « Je m’inspire de ce que je vois, de mon père, en Corse, à qui je trouve des côtés extrêmement drôles. C’est tant conscient qu’inconscient, l’inspiration est un parfum. Tu vas rester sur une phrase, une expression entendue trois ans avant à laquelle tu n’avais plus jamais pensée. Ce sont aussi des choses observées, car cela fait partie de ma manière d’être. J’observe tout le temps et depuis toujours. J’ai aussi une excellente faculté à faire le naïf, qui n’est pas feinte, à être dans la position de celui qui n’a pas trop d’avis et qui demande beaucoup, qui questionne, alors que j’ai un avis extrêmement sûr (rires). » Des certitudes en lesquelles il croit dur comme fer quand il s’agit de parler de son métier : « je fais tout ça par rapport à moi : jeune enfant, en Corse, qui joue de la comédie, qui y crois et qui est persuadé qu’un jour ça marchera, et comme je l’aurais décidé. J’aurais peut-être fais des compromis mais jamais rien concédé de ce qui me semble vital : Balutin, Belmondo avec qui je me suis construit. Je mourrai avec mes idées. Qu’est ce que je veux dire aux gens, de quelle façon ? Pour moi une histoire, c’est comme une caresse, celle de ta maman, celle du refrain d’une chanson. On parle, on parle, mais on revient toujours ensemble, et cette répétition se veut infinie. » Une répétition à l’infini qui a su s’enrichir d’un lien fort avec le public. Julien ne veut pas se contenter de faire des blagues, « mais plutôt de faire rêver les gens. Le fait de fonctionner ainsi me fait dire que je ne suis pas que dans la production de gag qui s’apparente à une usine à blagues, avec l’attente d’un retour sur investissement, mais plutôt dans une sorte de sobriété heureuse, dans l’idée d’un bien-être autant physique que moral. » Dont acte : « Le plus beau des rires pour moi est quand je ne dis rien. Quand j’arrive sur scène et qu’un simple sourcillement va emmener le public dans un absurde si fou qu’on ne sait même plus pourquoi on rigole ensemble. Ça, pour moi, c’est la grâce, ce à quoi j’accorde le plus d’importance dans la vie. Car être sur scène et avoir avec soi, suite à une mimique, une salle en convulsion, c’est indescriptible. »

 

 

Le coup de foudre opère en effet rapidement entre l’artiste et son public. Loin de la scène, loin du coeur ? La période de confinement et ses contraintes lui aura plutôt permis de se lancer dans de nouveaux formats et de s’emparer des réseaux sociaux. Par le biais de vidéos courtes, ce qu’il n’aurait pas imaginé il y a encore quelques temps, « étant accaparé par le spectacle vivant ». Une nouvelle corde à son arc et un lien certain avec « une communauté de gens charmants, qui me soutiennent, avec qui j’ai un peu l’impression de pouvoir partir à la guerre ». De là à créer bientôt une chaîne Youtube ? « Même si c’est un souhait, j’ai bien peur que la démarche de créer une chaine et d’y importer des vidéos ressemble au fait de payer des impôts: cela va me demander dix-huit ans de psychanalyse en plus, et c’est une perspective qui m’angoisse (rires). » Angoissante parfois, la période de confinement aura emmené Julien à revoir beaucoup de sketchs, de films et de séries. « J’ai vu beaucoup de choses dans le one-man show, tellement d’artistes sont talentueux et cela se décèle en une fraction de seconde. Ce qui me touche plus profondément reste l’émotion liée au drôle, jamais quelque chose d’absolu. C’est un ensemble, qui ne peut pas se réduire et qui mêle beauté et émotion. » Quelques films israéliens, aussi : « Tu marcheras sur l’eau ou encore un film de Sean Ellis, CashBack, l’histoire d’une femme nue dans un super-marché qui vient d’un court-métrage de dix-huit minutes et qui est à tomber par terre. » Et la musique, dans tout ça ? « C’est sans doute l’art qui te fait décoller le plus rapidement. J’ai besoin d’en écouter beaucoup, le dernier titre de Benjamin Biolay, “Comment est ta peine”,  m’a d’ailleurs transporté dans cet incroyable film qui se déroule dans ce morceau. Ces images, cette poésie de demander comment est ta peine à toi ? La mienne est comme-ci, comme-ça… De manière générale, les malheurs sont souvent très beaux. »

De l’enfant de Bastia au Woody Allen lyonnais 
S’il faut être malheureux pour écrire, l’inverse est-il vrai pour faire rire? « Je ne crois pas, non. Pour commencer, je déteste l’énergie comme masquage du vide. Je pense donc plutôt que pour faire un bon one-man show il faut savoir exploiter ses failles et ses malheurs passés, présents et à venir. Les grandes tristesses aident quand même pas mal à l’écriture. Pas que ce soit un exutoire, car cela signifierait un peu le fait de vouloir « enlever » une peine. Je pense plutôt qu’une tristesse doit se garder afin de rebâtir sur des bases solides. Il faut savoir apprivoiser les malheurs, les sentiments douloureux afin de créer quelque chose en béton. A ce titre l’exutoire a un coté trop éphémère qui dit que l’on a ensuite besoin à nouveau de quelque chose de cathartique. Non, c’est à mon sens définitivement la tristesse qui te ravage et sur laquelle tu fais un deuil qui te permet de renaître. » Et en matière de renaissance, Julien en connaît un rayon, ces dernières années lui ayant permis d’exploiter les multiples facettes de son talent d’artiste. Les plus belles aventures, de La Superbe aux cascades de Belmondo, font souvent état d’un chemin long et souffrant de bien des virages. Plus question ici d’un soleil se couchant du mauvais côté de la mer, mais bel et bien d’un homme et d’un humoriste enfin à sa place, n’étant habité d’aucun regret ni doute. Et s’il porte en haute estime l’adage disant que l’humour est la politesse du désespoir, quelle serait l’angoisse de l’enfant de Bastia surnommé aujourd’hui le Woody Allen lyonnais ? « Celle, peut-être, de ne pas réussir les objectifs que je me suis fixé ou les rêves que j’ai souhaités. » En se remémorant Tiercé Gagnant, l’artiste pense sans doute que les paris sont ouverts. Nous, on a déjà notre petite idée.

 

Propos recueillis par Jérémy Attali 
Crédit photo : ©Frédéric Vignale 

A partir du 17 Septembre retrouvez Julien Santini tous les jeudis à 20h à La Nouvelle Seine à Paris
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