Manoukian, la musique comme reflet(s) de l’âme

Au cours d’un entretien aux routes multiples, voyage au gré des croches noires, de l’eros, des notes venues d’Orient et de la musique qui est, selon le volubile André Manoukian, le reflet de l’âme. 

La conférence « psycho-érotique » d’André Manoukian, Le Chant du périnée, reprend en septembre. L’occasion de se pencher sur le mystère de la musique, qu’il qualifie d’art des arts, avec un homme délicieux et gourmand de la discipline, qui ne vit et ne s’exprime qu’à travers elle. 

André, ta conférence psycho-érotique reprend à Paris à la fin du mois de septembre. Quel regard portes-tu sur le chemin accompli par ce spectacle ?
André Manoukian : C’est un projet que je porte depuis tellement longtemps… Cela se résume un peu à mettre en ordre tout ce qui m’agite depuis de nombreuses années, depuis que je me suis lancé dans les médias avec cette carrière qui commence comme juge pour la télé-réalité puis se transforme plus tard en chronique sur France Inter. Sauf qu’au lieu de décrypter un chanteur en direct, à la radio j’analyse un oeuvre musicale, en cherchant à retranscrire des sensations musicales avec des mots. Et j’ai énormément appris. Je tente donc par tous les moyens de répondre à une question qui me hante : le mystère de la voix et de la musique. Le jour où ça ne sera plus un mystère, ce sera pour moi la fin des haricots (rires).

Et ce fameux mystère est-il résolu ?
Je pense que ce mystère est un des derniers qui existent dans une société où il n’y en a plus. Dans une société déritualisée la musique est le dernier acte magique. Les gens ne vont plus à la messe mais en concert. Mais c’est la même chose ! La religiosité de la musique et son aspect dyonisiaque, profane, sont intimement mêlés. Je crois que c’est l’art le plus paradoxal qui soit. C’est de la spiritualité et du cul, de la mathématique et de la mystique, c’est un paradoxe perpétuel et c’est grâce à cette polarité incroyable que la musique est aussi vivante et nous produit autant d’effet. C’est pour cela que ce sont les curés qui ont inventé la portée, que dans les sociétés premières il n’y a que les sorciers qui la jouent car les instruments sont alors tabous. Trente-mille ans plus tard les rappeurs s’appellent MC : ils n’ont pas lu Levis-Strauss mais le terme vient de « maître de cérémonie ». Instinctivement, ils reprennent l’attribut le plus archétype et sacré de la musique.

 

 

Concernant ta conférence, tu as dû effectuer bien des recherches sur l’histoire de la musique ?
J’ai eu la chance de rencontrer une personne qui m’a invité à me mettre sur la musique arménienne afin de me reconnecter avec les sons de mes ancêtres. C’est grâce à elle que je me suis baladé dans le monde entier sur France 5 pour faire le portrait musical de grandes villes comme New-York, Buenos Aires, Santiago de Bahia, La Havane ou encore l’Ethiopie. Là, j’en ai pris plein la gueule, j’ai pu expérimenter physiquement les émanations musicales des différents endroits du monde à travers leurs musiciens. Je me suis ainsi forgé sur le terrain, presque comme un ethno-musicologue. Et puis il y a ce travail de tous les jours pour France Inter de chroniquer des albums.  Je n’ai d’ailleurs pas à dire s’ils sont bons ou mauvais. Je me souviens d’ailleurs de l’album d’Ibrahim Maalouf qui tout d’un coup fait une fusion entre l’Orient et Cuba. J’écoute ça et je suis époustouflé qu’il y soit arrivé ! Sa trompette à quatre pistons venue droit d’Orient se frotte subitement aux rythmes cubains… C’est ça la magie des musiciens : à partir du moment où nos instruments sont à peu près accordés, quand on sait s’exprimer, sans partition… En te disant ça nous arrivons d’ailleurs au sujet fondamental de cette conférence pianotée qu’est mon spectacle, c’est quelque part ma quête personnelle, moi qui ai commencé dans le classique et qui ai tellement galéré quand j’ai voulu faire du jazz !

Parce que l’improvisation en musique est un exercice plus particulier ?
Savoir improviser veut dire savoir dialoguer et être libre avec son instrument. Que tu aies quelque chose en tête, que tu sois triste, tu te tapes une impro en mineur qui va tout d’un coup t’emmener ailleurs afin de retranscrire un mood… Cela devrait être ça, l’acte musical. Or, on a scindé artificiellement la population des musiciens en deux catégories : ceux qui savent créer, et les autres qui ne sont que des croques-notes, des bouffeurs de noires et de croches… des lecteurs. C’est monstrueux d’avoir fait ça. On l’a fait à la fin du 19ème siècle alors qu’avant, tous les musiciens étaient des improvisateurs et on jugeait leur qualité à l’improvisation qu’ils étaient capables de faire. C’est par l’improvisation entre deux musiciens différents que s’établit le dialogue. La musique est le seul domaine où deux personnes peuvent parler une langue différente : ils se comprendront par la musique.

 

 

En terme de dialogue, tu tiens aussi à celui entre ton public et toi…
Je pense que ce dialogue s’est instauré facilement. Quand je parle de la spirale tantrique par exemple, je sais que ça donne le La à toute la soirée. Et puis l’humour est là pour ponctuer et pour respirer un peu, parce que mon propos est assez dense. Parfois, devant un public un peu plus difficile, il ne faut pas se laisser prendre par un mauvais ressenti car on peut apprécier un spectacle sans l’exprimer. Ca, je dirais que c’est le métier qui rentre ! Je peux parfois me dire que j’ai ramé alors que le public dit avoir passé une soirée extraordinaire. L’idée dans ces cas-là est de « dérouler » mon propos même quand je sens mal ce dialogue. Et on peut dire que la pratique instrumentale me sauve dans mon ressenti, parfois biaisé.

Te produire sur scène non pas comme uniquement musicien mais aussi conférencier fut pour toi un travail spécifique ?
Non, c’est même plutôt naturel comme exercice, un réel plaisir, et j’ai même envie de te dire que ces représentations m’ont permis de terminer des phrases que Guillaume Meurice ne me laissait jamais finir à la radio (rires). Mais c’est pareil pour le reste de l’équipe et idem à la télévision, on lance toujours le début d’une musique en se demandant quand est-ce que je vais finir une phrase (rires). Cela m’amuse car mes collègues se demandent souvent à quel moment je vais atterrir d’une phrase alors que moi-même je ne le sais pas. Et tu vois on en revient là, à l’improvisation, c’est important, c’est ça aussi,  je dirais, le « plaisir du flux ». Tout en évitant de noyer les autres dans une logorée verbale évidemment. Et puis cela fait quand même dix ans que je fais des concerts, dans lesquels je parle beaucoup. J’ai donc pas mal éprouvé l’exercice.

Est-ce que la télévision t’a apporté quelques armes à ce niveau ?
Grâce à la télévision je me suis fait une notoriété que je mets au service d’une cause un peu difficile : le jazz. Je peux dire qu’avec tout ça je suis épanoui, car en restant moi-même je me suis confronté à des machines qui peuvent te broyer. Je me souviens que Philippe Manœuvre m’a dit un jour « putain, ça fait dix ans que tu fais de la télé mec, t’es pas fou encore ? T’es un Saint ..! » La télé n’a jamais été un sujet en soi, tout ce qui m’intéresse c’est la musique. Tous les matins je n’ai qu’un rêve, c’est d’avoir un peu de temps pour consacrer une heure à mon piano. Ça fait six mois que je décortique les partitions de Brad Mehldau. Et ça c’est le boulot d’un musicien. Relever des solos, les déchiffrer. Mais ensuite, comment je fais pour l’intégrer à mon solo à moi ? Il faut deux ans ! Quand on a choppé une phrase magnifique, on ne peut pas la sortir tel quel. Donc l’idée est de se la manger, d’en sortir les sens, et tout ça c’est deux ans. J’en parlais avec Louis Bertignac qui vivait la même chose : tout d’un coup, il travaillait sur un putain de phrasé mais avant de pouvoir le replacer… Il faut que ça rentre dans les cellules. Donc quand on me dit que je ne suis pas devenu fou et que je suis un Saint, je réponds que j’ai juste une qualité : comme dans le roman Siddhartha, je sais attendre et je sais jeûner. La patience, dans mon boulot, c’est de faire des gammes encore et encore et de se dire au début que cela fout le vertige …

 

 

Est-ce que ce temps d’incubation dont tu parles peut être une souffrance ?
Il y a de ça. Mais la souffrance de l’endurance, alors. Il y un morceau de mon album Apatride que j’ai appelé Marathon Monk. Parce que je mène une vie de moine (rires). C’est pour ça que l’image qu’on peut avoir de moi me fait parfois marrer. C’est une vie solitaire derrière son instrument. Ma compagne est incroyable car déjà que je ne suis pas beaucoup là, et quand je suis là, je suis derrière mon piano et je saoule (rires). Mes gosses pareil. C’est pour ça que je les ai dégoutés de la musique je crois !

Tu parles de Saint, de vie de moine. Parlons plutôt du côté sensuel et sexuel de la musique qui confine parfois à l’obsession ?
La question me fait marrer, mais en fait ce n’est pas moi l’obsédé, ce sont les musiciens surtout, et tout le reste du monde ! C’est à dire que parler de musique sans parler d’eros est une faute majeure. Mon père était tailleur pour dames. On lui demande un jour de faire une conférence sur le costume. Il travaille, il travaille, et puis à la fin on lui dit « c’est formidable Monsieur, mais vous avez oublié un aspect fondamental : l’érotisme. » A l’époque ce n’était pas le truc de mon père mais quand même, parler de vêtements sans parler d’érotisme alors qu’à l’époque les femmes prennent le pouvoir, c’est comme parler de musique sans parler d’érotisme : c’est passer à côté du sujet. Encore une fois l’académisme de la fin du 19ème siècle a été ravageur à ce niveau-là, mais c’est pourtant ça qui est formidable, la sensualité débridée que porte la musique que le religieux a toujours voulu canaliser. Et c’est en respectant ces règles qu’arrive le génie de Bach et ses accords interdits. A l’époque, on se fait décapiter pour une neuvième bémol en retard ! Les règles harmoniques sont une bienséance et il y a des obscénités à ne pas faire.

Tu as donc toujours perçu la force érotique de la musique jusqu’à te l’approprier ?
J’ai eu beaucoup de chance car à mes 11 ans, j’ai une grosse dame comme professeur de piano, une vieille grosse dame très gourmande. Et c’est elle qui m’apprend ça. Elle me dit d’une voix douce : « joue, mais arrête, tu vas casser mon piano. Quand tu joues une note, cela doit être une balle qui rebondi. » Et tout d’un coup la manière dont elle me parle m’apparaît si gourmande que je sens l’aspect sensuel de la musique. Il n’y a pas un art plus érotique que la musique, et en même temps elle sera toujours attirée par le sacré, le surnaturel et la magie. Donc on se retrouve dans ce paradoxe formidable, dans l’art des arts. Je dis que la musique c’est du cul, des mathématiques et de la spiritualité. Il y a une thèse sur la théorie des corps qui explique que le monde serait fait de toutes petites particules, qui vibrent en deux dimensions. C’est pour ça que suis long quand j’explique que dans chaque note il y a une autre note et ses harmoniques, ainsi que des notes cachées qui sont superposées et qu’on ne pourrait détecter qu’avec des analyseurs de spectres. La création est donc une note fondamentale et chaque harmonique va donner une manifestation autre. La musique, à un certain stade, devient une explication du monde, une cosmogonie.

 

 

La musique est clairement pour toi un moyen d’expression et d’accomplissement et …
Ça c’est formidable, je te remercie et c’est tout le malheur que je me souhaite, que cela soit un moyen d’expression et que j’arrive à exprimer des sentiments avec un instrument est le rêve de tout musicien.

J’allais te dire que tu as des manières de saisir tes instruments proches du sensuel, à la limite de l’enfourchement.
Oui. Je le fais dans la conférence car je voulais que les gens se rendent compte de la chose.

Tu es habitué à mettre des gens en valeur depuis longtemps. Est-ce que jouer pour soi procure une émotion différente ?
Je me sens nu devant les gens car je me suis toujours caché derrière des chanteuses, en effet. La musique n’est que plus belle exprimée dans un corps de femme car c’est alors la grâce totale. Ce qu’il se passait jusqu’à présent, c’est que ma musique prenait un super beau visage. Je déléguais ma musique, quelque part. Maintenant, c’est moi. Quand la dernière chanteuse m’a largué, je me suis dis que ce modèle était mort et que je devais me débrouiller tout seul. Je me suis engueulé avec elle et pour moi, c’était pire qu’une rupture avec elle, car c’était tout un système qui s’écroulait, avec lequel je fonctionnais depuis 20 ans ! C’était rodé. Je tombais amoureux, c’était formidable, j’écrivais ce que cela m’inspirais… D’un coup, ce modèle s’arrête. Je me souviens avoir pris ma caisse et avoir roulé n’importe comment dans Paris, et je me suis arrêté sans le vouloir en bas d’un magasin de piano. Ce que je te raconte est la vérité ! J’entre et je dis « Bonjour Monsieur, je voudrais un piano à queue ». Je ne me souviens pas du tout de ce que j’en ai fait depuis mais peu importe. Je me suis surtout dit qu’à présent, ma nouvelle chanteuse, ce serait mon piano. Tout ça, ça vient du bide. Et tout prend sens quand je commence à en parler sur scène. Et puis dans le même temps arrive cette fameuse demande de musique sur un film sur mes ancêtres arméniens. Comme s’ils voulaient me montrer le chemin. Comme si une bonne idée n’arrivait jamais seule.

Tu estimes donc que ce cheminement te rapproche de tes ancêtres ?
Je dirais que ce cheminement se traduit, preuve à l’appui, musicalement. On dit que la musique est l’âme d’un peuple, son miroir émotionnel. Or en Orient nous sommes moins doués avec les mots car nous portons en nous une sorte de pudeur. Quand je dis qu’en Occident nous avons le mode majeur et le mineur et qu’eux en ont cinquante… Cela veut dire que tout ce que je ne te dirais par les mots, je te le dirais en musique. Et quand tu t’en rend compte, tu te trouves là devant une sensualité sous pression, sous cocotte-minute. Tu en as partout dans les narines, c’est une sorte de gelée super-sensuelle, c’est mou, c’est parfumé, c’est… mon Dieu !

Comment tu expliquerais la notion de retour à ses racines ?
L’arménité fait parti d’un deal que j’ai avec moi-même. J’ai été élevé par ma grand mère, donc j’ai parlé l’arménien avant le français et quand j’allais à l’école, c’était parfois compliqué. Dans un deuxième temps j’allais à l’école arménienne le jeudi après-midi me farcir un autre alphabet et pour moi, c’était la langue des vieux, celle d’une grand mère que je trouvais sombre, toujours triste. J’ai compris les choses bien plus tard. Dans une troisième temps, je n’en ai plus parlé car définir une personne de par son origine pouvait être insultant. Et tout d’un coup, dans les années 80, c’est devenu quelque chose de chic d’avoir un identité exotique. C’est là que la troisième génération se met à donner des prénoms arméniens à ses enfants. Alors que je m’appelle André, ma soeur Marianne, mon père Arthur et ma mère Elise. Petit à petit, on appelle les enfants Anouch ou Azad. Et moi-même, les enfants que j’ai dans les années 2000, je les appelle Anton et Aris, deux prénoms arméniens purs. Donc on ramène son identité comme quelque chose de chic et en même temps, c’est dans les années 80 que les gens se replient sur leurs communautés, que le communautarisme devient infectieux. Aujourd’hui, le religieux s’immisce partout et les gens se replient entre eux. Moi quand j’étais môme, je n’avais pas besoin de ça, j’avais trouvé ma tribu de gauchistes et en plus, les filles étaient les plus belles chez les trotskistes (rires). Ça maniait le verbe vachement bien, en ce temps-là je fermais ma gueule et j’écoutais les autres, c’est pour ça que maintenant je me venge (rires).

On peut donc dire que tu explores tes origines à travers la musique.
On peut dire pour finir que je découvre et explore mes origines par la musique. Et que c’est la manière, selon moi, la plus belle de se reconnecter avec tout ça.

 

Propos recueillis par Jérémy Attali
Crédit Photo : Delphine Caurette

Le Chant du périnée revient dès le 28 septembre au Théâtre de l’Oeuvre à Paris

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