Aymeric Caron : « Les utopistes sont ceux qui continuent de promouvoir le système actuel  »

Et si le radicalisme écologique d’Aymeric Caron s’apparentait finalement à une prise de conscience confinant au bon sens ? C’est en tout cas ce que ses propositions pour un monde nouveau, exprimées d’une plume solide dans son dernier livre « La revanche de la nature », laissent à penser.

S’il est à espérer que le fil de la pensée d’Aymeric Caron – comme celui d’autres avec lui – épouse les désirs d’une majorité de citoyens, il en reste que les politiques actuelles se contentent surtout de retenir le couvercle et de faire monter la pression d’une cocotte-minute qui ne nous emmènera qu’à la catastrophe. Journaliste, auteur, militant, pianiste à ses heures, Aymeric Caron est connu pour ses interventions tranchées et musclées, souvent mises en avant dans les médias mainstream. A l’heure de s’approprier son dernier ouvrage, il est plus évident et raisonné d’y voir un homme en parfaite conscience de l’état du monde et de l’urgence de changer notre modèle, nous exprimant en plusieurs propositions les contours d’une société qu’il espère meilleure pour lui et pour les autres, dans le respect et la considération du vivant qui peuple notre planète. Les thèmes abordés sont nombreux. Un dépôt de bilan du genre humain et de ses (ir)responsabilités, une recherche de l’essentiel, dénué des artifices n’amenant que des déceptions, une vision futuriste et avant-gardiste que l’on aimerait plus actuelle sur les transformations du monde du travail, du volet social, écologique, humain et animal qui nous entoure. Si selon Aymeric nous ne savons pas vraiment ce que nous faisons sur cette Terre, son dernier ouvrage nous invite en tout cas à prendre conscience une bonne fois pour toutes de ce qu’il ne faut plus faire. Parce que l’attente gronde et que l’impatience guette. Parce que l’auteur se mue dans son livre en porte-parole avisé d’un espoir qui promet de ne plus faiblir. Aymeric Caron est parfois taxé de radical. Soit. Mais radicalement conscient des enjeux et des défis qui attendent l’humanité au tournant. Entretien fleuve et en toute liberté, à la sortie d’un confinement qui semble déjà loin. Sans l’être. Et dont les causes ne doivent pas être oubliées.

 

Aymeric, nous sortons d’un confinement inédit dans nos sociétés modernes. A titre tout à fait personnel, comment avez-vous vécu cette période ?
Aymeric Caron : De manière générale, je m’auto-confine lorsqu’il s’agit de faire un livre et que je suis dans la dernière ligne droite de l’écriture. J’étais donc dans une période intense de travail avec une particularité, celle de pouvoir voir ma femme, ma fille, toute la journée, du moins quand je n’étais pas enfermé pour travailler. Ce ne fut pas forcément désagréable pour moi et je l’explique d’ailleurs dans le livre. La seule chose qui m’a réellement frustré était l’enfermement géographique autour de l’immeuble dans lequel j’habite, durant la limitation de déplacement à un kilomètre de chez soi. C’est quelque chose qui devenait très éprouvant les dernières semaines.

Nous n’avons que très peu de recul sur cette période mais, à l’heure où nous réalisons cet entretien, le gouvernement a en tout cas réouvert les écoles, tout comme les cinémas ou les commerces, et les frontières vont suivre. Dans le même temps, l’OMS continue de nous alerter sur un taux record de contaminations dans le monde. A quel saint se vouer finalement ?
Je dirais tout d’abord que le gouvernement est censé écouter les scientifiques. Et je crois savoir qu’il a mis en place deux comités à cet effet. Cela ne veut pas dire qu’il suit forcément leurs avis et on le voit d’ailleurs concernant la réouverture des écoles : le gouvernement a pris des mesures contraires aux préconisations des scientifiques. Je pense en tout cas que ceux qui composent le gouvernement aujourd’hui, à savoir le président de la République, le Premier ministre ainsi que ses ministres, ne sont pas particulièrement éclairés sur le sujet. Et on ne peut d’ailleurs pas leur en vouloir : un politique qui entre dans le gouvernement de manière classique, à part quand par hasard l’un d’entre-eux vient du monde de la médecine, n’est pas censé être un spécialiste des pandémies. Mais je crois quand même que depuis le début de cette crise, de manière générale, nous avons du mal à faire confiance à ce gouvernement. Il a montré, dans sa manière de gérer cette crise depuis le début, énormément d’improvisation, beaucoup d’approximations, beaucoup de méconnaissance. Mon attitude à leur égard ne peut donc être que la méfiance.

 

 

Durant le confinement, de belles paroles ont vue le jour de la part du gouvernement, au point de susciter l’espoir d’un monde nouveau.
Et j’écris l’espoir dont vous parlez dans mon journal. A un moment donné, nous entendions Emmanuel Macron expliquer que plus rien ne sera jamais comme avant, que ce que nous sommes en train de vivre doit remettre en cause le système économique actuel : il le dit, il l’affirme. Plusieurs fois. Quelques jours avant l’annonce du confinement, il explique clairement que ce que nous vivons démontre que nous sommes arrivés au bout d’un système qu’il faut à présent modifier. C’est un propos très fort ! De là à nous faire penser qu’il vire à gauche ! Encore tout récemment, il déclarait aussi par tweet qu’il fallait engager un virage vers l’écologie… Donc, des déclarations d’intentions, on en a eu un bon paquet. Mais ce qui est très gênant en effet, c’est que les premières mesures mises en place ensuite vont à contre-courant de cette intention affichée d’inventer un monde différent.

En ce qui concerne les citoyens, le désir d’un monde à ré-inventer a également fleurit ici et là … 
Plusieurs réflexions sont nécessaires. Je crois d’abord qu’il y a un décalage aujourd’hui entre la volonté des citoyens, leur prise de conscience et leurs aspirations à inventer un monde d’après, avec les mesures prises par le gouvernement. Il y aujourd’hui un décalage fort entre l’opinion et ceux qui sont censés l’incarner dans le champ politique. On le voit par exemple avec les propositions faites lors de la Conférence Citoyenne sur le Climat : il en ressort des idées assez audacieuses même si, évidemment, en tant qu’écologiste radical, je peux regretter une sorte de timidité sur certains sujets. Mais quand même, globalement, on peut considérer que beaucoup de ces propositions vont dans un sens très intéressant de changement radical. Nous verrons ce que cela va donner et les effets qui s’en suivront au niveau des lois. J’en doute très fortement mais en tout cas, cela veut bien dire qu’il y a dans la population une vraie volonté de construire autre chose. Cela se voit aussi par un sondage effectué par GreenPeace qui dit que les deux tiers des français interrogés considèrent que le capitalisme n’est pas compatible avec la lutte contre le réchauffement climatique. Il y a aussi 88% des français – interrogés, toujours – qui considèrent que les politiques doivent obliger les entreprises à émettre moins de gaz à effet de serre. 76% d’entre-eux pensent ensuite que l’Etat doit être contraint par la justice à respecter les accords de la Conférence de Paris. Donc ce que je veux vous dire à travers ces exemples, c’est que peut-être qu’aujourd’hui, politiquement, la crise de la COVID n’aura pas eu d’effet  – ou alors des effets inverses de ceux attendus, car ce sont des mesures économiques néfastes pour le défi écologique et social – mais qu’en même temps, dans l’opinion, une idée très forte avance et dénonce un système à bout de souffle.

Un système à bout de souffle que vous dénoncez depuis de longues années, à travers vos livres, votre engagement et vos interventions médiatiques. 
Depuis quelques années, et je ne suis heureusement pas le seul, je tire en effet le signal d’alarme. Peut-être de manière plus radicale que d’autres. Je suis donc effectivement toujours heureux quand je vois que des choses bougent, que ce soit dans le combat pour la cause animale, ou dans un combat plus général lié à l’urgence d’agir contre le réchauffement climatique. Et en même temps, ce sont des satisfactions assez fugaces. Ce sont des petites joies temporaires qui me permettent d’avoir envie de continuer à parler de tout ça. Car quand on a plus d’espoir, on se tait ! J’ai en effet l’espoir que tout cela serve à quelque chose et que la raison finisse par l’emporter. Mais je constate aussi que tout cela est tellement lent par rapport à l’urgence à laquelle nous sommes confrontés ! Il faudrait que nous mettions en place aujourd’hui des mesures radicales qui commenceraient à empêcher vraiment la catastrophe vers laquelle on se dirige. Car ensuite il sera trop tard. Et très honnêtement, nous n’en prenons pas du tout le chemin.

 

 

Si l’on revient sur la Conférence Citoyenne sur le Climat et les propositions qui en ressortent, n’a-t-on tout de même pas l’impression que le traitement médiatique met surtout l’accent sur un irréalisme supposé de ces idées exprimées ?
Vous dites quelque chose de très interessant qui est que les journalistes, en réponse aux propositions de cette conférence, parlent de mesures irréalisables et qu’il s’agirait là de gens déconnectés des réalités. Mais tous ceux que l’on entend dans les médias depuis des décennies et qui nous serinent toujours le même discours, de manière unilatérale – car oui, dans les médias il existe une réelle pensée unique – devraient à un moment s’interroger sur le rapport à la réalité, puis à leur propre rapport à la réalité. Parce que leur modèle, dont ils font la publicité car ils en vivent, nous entraine dans le mur et il va falloir, à un moment donné, se poser les vraies questions. Je pense que ceux qui aujourd’hui ne regardent pas la réalité en face, ce sont les éditorialistes que l’on entend à longueur de journée, les journalistes ou les politiques qui nous proposent les mêmes recettes inefficaces depuis trente ans. Ce sont eux, les utopistes. Car si l’on entend par utopie un discours déconnecté de la réalité, alors les utopistes sont ceux qui dirigent le pays et ceux qui dirigent les médias. En revanche, ceux qui nous disent qu’il faut diminuer notre consommation de moitié et plus encore, ceux qui nous disent qu’il faut en finir dans les années qui viennent avec les voitures individuelles telles qu’elles sont conçues aujourd’hui, ceux qui affirment qu’il faut développer les transports en commun, repenser les villes, la question du logement et ses dérives de spéculation, qu’il faut revoir notre rapport aux animaux, ces gens-là ne sont pas des utopistes mais au contraire ancrés dans la réalité et en pleine conscience des choses.

Vous abordez dans votre livre un phénomène que nous sommes beaucoup à avoir vécu ces derniers mois, quand c’était possible : le télétravail. Vous imaginez même une société reposant plus fortement sur ce modèle.
En réalité, je pense que sur beaucoup de sujets, nous réfléchissons de manière trop binaire, en étant pour ou contre. Cela nous empêche de penser plus intelligemment. Doit-on donc parler de télétravail ou de présence physique ? La problématique me semble mal posée ainsi. Je pense que nous pourrions réaliser aujourd’hui une bonne partie de nos tâches depuis chez nous. Ce mix de télétravail et de présence physique présenterait de nombreux avantages pour tout le monde. Parce que beaucoup de gens sont obligés de vivre loin de leur lieu de travail, de par le prix des locations ou des achats en termes de logement, ce qui est une énorme perte de temps. Créer moins de déplacements, c’est aussi beaucoup de pollution en moins.
Evidemment, le risque de ne faire que du télétravail serait de se couper de rapports sociaux absolument essentiels et de se priver de rencontres physiques, car il se passe toujours quelque chose de très interessant quand deux ou plusieurs êtres humains se rencontrent. Des choses qui ne passent pas forcément par texto, par mail ou même en visioconférence. Mais c’est un système vers lequel on ira de plus en plus dans les années qui viennent. Je cite d’ailleurs dans le livre l’exemple des télé-consultations pour la médecine et je pense que dans de nombreux cas, un rendez-vous de ce type peut largement suffire pour une prescription. D’autant plus que dans quelques années nous serons tous dotés de technologie nous permettant de réaliser de petits examens substantiels pour écouter notre coeur, notre respiration, examiner notre pouls ou notre tension. Le médecin n’aura plus qu’à se connecter à tout ça et estimer si oui ou non, nous devons nous déplacer pour des examens complémentaires. Cet exemple de la médecine peut se vérifier dans plusieurs autres domaines, et ce n’est pas un mal !
Cela ne veux pas dire qu’il n’y a pas des domaines où l’on doit insister pour conserver un contact humain : je pense aux structures de proximité que l’on connaissait jusqu’à présent – La Poste ou autres – qui nous permettaient de garder un contact humain et de nous rappeler que nous cohabitons les uns avec les autres, que le lien social est un élément essentiel de notre humanité. Je ne fais donc pas partie des écologistes qui rejettent la technologie et le progrès, car je pense au contraire qu’il faut s’en servir pour la cause écologiste. La science est pour cela l’allié parfait. Notre aspiration étant une vie équilibrée et sereine, il est formidable que le progrès aboutisse à accompagner notre bonheur. En revanche  il ne faut pas se laisser dépasser par la technique, et c’est bien le défi auquel nous sommes confrontés aujourd’hui.

 

 

De nombreux acquis sociaux ont été gagnés par l’action de masse. Ne craignez-vous pas qu’un télétravail généralisé ne rime plutôt avec isolement ?
Je n’ai pas de certitude mais, a priori, je ne vois pas en quoi cela nous éloignerait de la capacité d’action collective. Car on parle là de la solidarité entre personnes du même groupe social, qui font entendre une revendication commune. Ce n’est donc pas parce que l’activité est menée derrière un ordinateur que les gens ne pourraient plus communiquer entre eux, se connaître, savoir qui ils sont. Ce qui est beaucoup plus dangereux pour la cause sociale, c’est en revanche la situation actuelle où on a tellement rogné le droit du travail et rendu précaire les situations des travailleurs, que les leviers d’action deviennent relativement faibles. Un ouvrier, un salarié, un fonctionnaire ont peur de manifester et n’osent plus revendiquer car au final, quel est leur choix ? Le grand ennemi du travailleur reste avant tout le chômage car plus il est dense, moins un employé a la capacité de protester.

Plus loin dans votre livre, vous évoquez également l’individualisation à outrance que la société libérale a fini par imposer.
Nous sommes conditionnés dès notre naissance pour ça. Pour accepter les règles du jeu telles qu’elles le sont aujourd’hui. Et ce jeu, c’est la compétition, c’est dépasser les autres, essayer de devenir riche, occuper un poste reconnu par la société. C’est globalement par ces signes-là que la société nous indique si l’on a réussi sa vie ou non. Et c’est d’ailleurs ce qui amène quelqu’un comme Emmanuel Macron à dire que dans la vie, il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien. Il est donc dans la continuité de ce logiciel de pensée qui domine aujourd’hui la société, des codes qui nous guident à l’heure actuelle. Et je pense en effet qu’il faudrait plutôt imposer un modèle différent de la recherche de la richesse ou de la position sociale. Ce n’est pas ça qui rend heureux.

Vous expliquez alors que l’accomplissement par soi-même devrait être une priorité, tout comme la prise de conscience de ce qui nous est essentiel.
Nous avons tous un gros travail d’accomplissement personnel à réaliser. Beaucoup de gens meurent sans l’avoir accompli, parfois en ayant le sentiment d’avoir pourtant emprunté le chemin adéquat. Mais à l’heure du bilan, beaucoup considèrent que ce qu’ils ont fait ne comporte que peu d’interêt et qu’ils sont passés à côté de l’essentiel. Cet essentiel, et c’est là que c’est drôle, c’est ce que nous retrouvons dans des moments de crise, à titre individuel. Dans la maladie, notamment. On se dit tout à coup que l’on ne peux plus marcher, plus sortir, plus profiter de cet arbre qui trône devant chez nous et que nous n’avons en fait jamais regardé. On se dit que l’on a pas profité des gens que l’on aime, pas assez voyagé, pas assez rencontré l’autre. Dans ces moments où notre vie est en jeu, nous avons la sensation que tout va s’arrêter. Nous sommes tous capables de nous recentrer et de pointer ce qui est vraiment essentiel en réalité, dans une vie qui est extrêmement courte et fugace. Plutôt que ce soient des moments exceptionnels, il faudrait que ces moments de pleine conscience qui nous font réfléchir sur pourquoi nous sommes sur cette planète, sur la nécessité de donner un sens à sa vie, soient notre principal objectif. 

Dans cette quête, quelle rôle joue la société telle qu’elle existe aujourd’hui ?
Il faudrait balayer ce qui vient perturber notre quête vers l’essentiel. Et notre modèle social vient perturber cette quête, car il nous impose des plaisirs artificiels, de choisir un travail qui a pour objectif premier, bien souvent, d’être rémunérateur… Beaucoup de gens, en réalité, ont des aspirations qui, si elles étaient réalisées, les emmènerait à une place différente de celle qui est la leur aujourd’hui. Une société en bonne santé devrait avoir comme mission de permettre à chaque individu de se réaliser pleinement. Les rôles sociaux tels qu’ils sont distribués peuvent laisser penser que chacun occupe la place qu’il doit occuper. Que si l’on a tel job et que nous gagnions tant d’argent, c’est dans l’ordre des choses. Que si l’on galère ou que l’on est chômeur, il s’agit de notre faute car ne méritions pas plus. Voilà la vision que l’on veut nous imposer aujourd’hui… et pourquoi pas d’ailleurs, si nous étions dans une société totalement juste et solidaire qui donnait sa chance à chacun ! Mais ce n’est pas le cas et nous vivons dans un système qui fait réussir les plus chanceux, à des tas de niveaux. Cela commence par la chance de la naissance. La société regorge de gens qui n’auront jamais la moindre idée du talent qu’ils avaient en eux. Parce que le système éducatif ne leur a pas permis de l’exprimer, parce que quand il s’est exprimé, la « réalité » les a rattrapés et les a obligés à changer de voie et à aller prendre un boulot pour gagner leur vie parce que le système ne savait pas leur permettre de s’accomplir. Je pense que bien des gens seraient tout à fait compétents pour être ministres sans même se douter qu’ils en sont capables. Mais c’est normal : il ne faut pas, dans cette société, qu’il y ait trop de gens talentueux, car ce serait de la concurrence pour ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir.

On nous invite donc à accepter que notre condition sociale soit de notre fait. Le bonheur et l’accomplissement ne sourient-ils, dans ce monde-là, qu’à ceux qui sont en haut de l’échelle ? 
Vous savez, même ceux qui pensent être heureux à travers la réussite, le pouvoir ou le consumérisme ne le sont pas forcément. Ces possessions peuvent être anxiogènes, déceptives, parce que le bonheur de la position sociale se conjugue souvent avec la crainte de tout perdre. Tout comme le bonheur du consumérisme n’est que de très courte durée et laisse la place à un autre désir dès que le dernier est satisfait. La condition humaine, en tant que telle, nous oblige donc à lutter contre la frustration, la déception, la peur ou l’angoisse, quoi qu’il arrive. L’un des buts de notre existence est donc de dompter sa peur, ses angoisses, de trouver la sagesse et de se mettre dans une situation où nous allons avoir le moins de possibilités et d’occasions d’éprouver des sentiments négatifs. Attacher trop d’importance à la consommation nous conduira donc à la déception de ne pas posséder telle ou telle chose. En revanche, si l’on se dit que tout ça ne relève que d’une importance très relative, on s’exonère immédiatement de cette possibilité de déception.

Dans votre livre plusieurs chapitres commencent en compagnie de votre fille, avant qu’au fil de votre récit, des questionnements anxieux sur l’état du monde ne refassent surface. Est-il possible d’être heureux tout en étant conscient de ce que l’humain fait du monde dans lequel il évolue ?
Il s’agit d’accepter que nous vivons sur notre planète sans trop savoir ce que l’on y fait, de constater que les mécanismes du vivant, qui régissent son organisation, sont très cruels. D’être conscient que notre vie elle-même est cruelle, car vouée à être plus ou moins brève… Il est évident qu’en disant ça, on ne trouve pas énormément de motifs de satisfactions quand on y réfléchit bien. Donc, si vous retenez aussi ces moments que je raconte avec ma fille, c’est parce que c’est peut être ça, l’essentiel et les moments de bonheur. C’est-à-dire que quand on n’a pas de réponses à de nombreuses questions ou que ce que l’on observe autour de soi nous plombe le moral, des évidences s’imposent tout à coup. C’est réussir à se satisfaire du chant d’un oiseau qui se pose à côté de nous et que l’on va observer, que l’on va trouver beau ou relaxant. C’est observer un paysage, une montagne qui vont nous faire le même effet. C’est un moment, un instant, passé avec votre compagne ou un ami, avec qui d’un regard, se dégage subitement une forme de sérénité. De la même manière, un moment avec votre enfant est une évidence qui ne demande pas d’explication ni de justification. L’évidence, c’est que ce qui est en train de se passer, dans l’expression magique de la vie, est tout à coup apaisant et fait que vous appréciez d’être vivant, d’être là, dans l’instant. Le Carpe Diem c’est ça, ce n’est pas « jouissez de la vie sans vous soucier de ce qu’il y a autour », c’est plutôt d’être dans l’instant, dans le moment, et de voir quoi en retirer de positif.

En parlant de note positive, on vous lit aussi racontant quelques instants où vous jouez sur votre piano. Peut-on espérer bientôt un concert d’Aymeric Caron ?
Ça, c’est drôle (rires) ! Pas demain en tout cas ! Ça m’est arrivé de jouer du piano en public, quand on me l’a demandé, très ponctuellement, pour une émission de France 2 qui s’appelle le Sidaction. Ou encore, en passant chez Ardisson, toujours car on me l’avait demandé. Cela fait partie de ces choses que l’on a tous en nous, qui habillent notre quotidien. Une passion pour un instrument, pour un sport, une activité culturelle, des choses… si importantes, car finalement, nos apparitions sociales – qui sont pour moi, en partie, les interventions dans les médias – ne sont qu’une petite partie de ce que nous sommes. Et on en revient à ce que je disais tout à l’heure : nous sommes tous multiples, nous avons tous beaucoup de choses à dire et à exprimer. Et ce qui différencie peut-être les humains, encore une fois, c’est la chance qu’ils ont eu de pouvoir exprimer les facettes d’eux-mêmes qu’ils avaient envie d’exprimer. Donc pour parler de la musique, cela fait partie des choses qui me passionnent, mais pour lesquelles je n’ai aucune ambition publique (rires).

Donc, si j’ai bien compris, pas d’Aymeric Caron dans les salles prochainement…
Non, la vie est déjà assez compliquée comme ça (rires) !

 

Propos recueillis par Jérémy Attali
Crédit photo : ©Kamil Szkopik

La revanche de la nature, écrit par Aymeric Caron, est paru chez Albin Michel

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