Agathe Toman Portfolio

Agathe Toman, Artiste à coeur ouvert

Le noir est aussi incisif que sensible, la texture à la fois acérée et douce, l’émotion aussi forte que mélancolique : de ses tableaux à ses poèmes, Agathe Toman crée un univers monochrome intense qui offre la vision d’un autre monde, celui de l’inconscient et de l’émotion.

©Agathe Toman

 

Dans l’univers d’Agathe Toman, les lumières et les émotions se déclinent en noir. Le noir puissant, le noir intense, le noir vif, le noir sombre. Elle manie sa palette de couleur monochrome avec dextérité et décline son unique nuance en milliers de textures et d’émotions, qui amènent à oublier les perspectives et horizons, à les réinventer. Chaque coup de pinceau, chaque pointe de stylo, chaque trait de feutre scellent une invitation dans un monde autre, ésotérique et abstrait, qui dessine les contours d’une âme pensive et bouillonnante. Agathe Toman n’évolue pas dans notre réel : elle joue à l’équilibriste entre les lignes tangibles de notre univers et l’indicible, l’invisible, ce que l’on oublie et ce que l’on tait. Le silence, le vide, la lumière, les ombres.
Oscillant entre le dessin, la peinture, le texte et la photographie, l’artiste évolue dans un registre qui sait faire fi des techniques et des conventions : seule l’émotion, la sensation, sont essentielles. Les ondes et les énergies infusent les œuvres, la musique et les rythmes nourrissent le pinceau. Et l’inconscient fait le reste, pour elle comme pour nous, spectateurs pantois face à la complexité dénuée, à la simplicité foisonnante, à la lumière du noir des oeuvres que l’artiste présente. Alors que les expositions se suivent pour elle, nous avons, le temps d’un entretien, demandé à Agathe de nous éclairer sur son univers et sa palette riche d’oxymores.

Tu as grandi à Paris où tu as fait des études de mode, puis tu travailles d’abord comme designer puis artiste dans le Sud Ouest depuis dix ans maintenant. Le fil rouge de ton parcours est la création et l’art. Dans ton enfance, quelle place prenait le dessin et l’art en général ?
Je n’ai aucun souvenir de mon existence sans que le dessin ou bien la peinture n’y aient une place. Mes plus lointains souvenirs remontent à l’âge de deux ans et je me vois déjà dessiner. J’ai toujours été intimement persuadée que j’en ferai mon métier, d’une manière ou d’une autre. Plus je grandissais, plus sa place était grande, et surtout indispensable. C’est très vite devenu aussi important pour moi de créer que de respirer. J’ai passé quelques années sans parler, ou très peu. L’humain est un être qui communique, et il semble que je créais mon propre langage – celui-ci se passait simplement de mots. En grandissant, il me paraissait inconcevable que cela ne fasse pas partie de ma vie, ainsi j’ai pensé à en faire également un métier.
Je ne viens pas d’une famille d’artiste. Seule ma tante dessinait et dessine toujours. Cependant ma mère aimait beaucoup Van Gogh et nous en avions, seulement des posters bien sûr, mais cela m’a beaucoup marquée, j’étais fascinée par ses peintures et je le suis toujours. Je crois que sa manière de peindre le monde d’une façon absolument personnelle et tout à fait nouvelle m’a influencée et m’a encouragée à aller plus loin que ce que la vue offre. J’ai également commencé la photographie argentique très jeune, et à développer. Aujourd’hui la photographie fait de nouveau partie intégrante de ma démarche créative et je vais en exposer pour la première fois, très prochainement.

Pourquoi avoir choisi des études de création mode, et pas les Beaux Arts par exemple? D’où t’es venu cet attrait pour le vêtement ?
J’avais 9 ans et j’ai vu un défilé de John Galliano pour Dior. Je voulais faire de la création mon métier mais les Beaux Arts me paraissaient trop « abstraits » en terme de débouchés. Aujourd’hui, faire un métier créatif est bien plus envisageable et est bien plus entré dans les moeurs que ça ne l’était à mon époque. Je n’ai que 30 ans mais les choses ont énormément changé de ce coté-là. Il me fallait un minimum de sureté et la mode me paraissait un bon compromis pour commencer. J’ai réussi à intégrer une école prestigieuse [l’Ecole de la Chambre Syndicale de Couture Parisienne, ndlr] qui m’a énormément appris. Même si aujourd’hui le stylisme n’est plus mon métier, cela fait partie de mon parcours et je ne le regrette pas. Cela m’a permis de travailler en entreprise, en équipe, à l’international et de voyager énormément, des Etats-Unis en passant par le Japon, la Chine et l’Angleterre. Tout cela aide à grandir, à apprendre et m’a mis le pied sur le chemin que je parcours aujourd’hui.

Tu racontes dans un entretien que ton défilé de fin d’étude se composait dillustrations apposées sur des tee-shirts — te sentais-tu déplus artiste que designer ?
Bien sûr. Et j’essayais par tous les moyens de développer le côté dessin, tout en restant en adéquation avec ce que l’on me demandait pour ne pas être hors-sujet. Je préférais dessiner ou bien peindre ce qui habillerait le tissu, plus que ce qui habillerait l’humain.

Comment naît la sensation de devoir quitter ton travail de designer pour te lancer, vraiment, dans une carrière dartiste à temps plein?
Cela faisait 4 ans que je travaillais dans la même entreprise, je commençais à m’ennuyer depuis quelques temps, et surtout je n’apprenais plus rien. Il m’était inconcevable d’aller travailler tous les jours sans être stimulée. Je ne voyageais plus, ou très peu, et j’avais la sensation d’avoir fait le tour de tout ce que je pouvais apprendre sans qu’aucune évolution ne se profile à l’horizon. Ma vie personnelle était également très chamboulée. Après une semaine de réflexion, j’ai décidé de partir. Bien sûr, c’était effrayant mais tellement plus excitant. Toute décision aussi majeure que fut celle-ci doit être murement réfléchie, mais j’étais sûre de moi. Je savais surtout que j’allais travailler aussi dur que possible pour faire en sorte que ça marche. Je crois que lorsque l’on prend un virage comme celui-ci, on se fait une promesse à soi-même, et le retour en arrière n’est pas vraiment possible, alors on travaille, et on y arrive. Car le talent n’est rien sans le travail, la détermination, et la discipline.

Tu as souvent exprimé que tu voyais le monde « en noir et blanc » — est-ce que cette expression est simplement chromatique ou porte plus de sens que cela ?
Je me souviens avoir dit cela mais c’était il y a longtemps. Et surtout aujourd’hui je ne considère pas travailler le blanc, seulement noir. Le blanc s’intègre de lui même par le papier ou le reflet de la lumière mais l’essence de mon travail initial est le noir. Le noir revient au fondamental de l’émotion, de la vibration, d’un intangible absolu qui pour moi ne possède pas de couleur, comme l’écrivain qui ne se pose pas la question de la couleur initiale de ses mots.
Ce n’est pas une idée chromatique, c’est le véhicule d’un langage qui, plus je le développe, plus sa densité gagne en matière, en profondeur. C’est un travail obsessionnel, rien de moins. Il est certain que je rêve en noir et blanc et que chaque particule qui circule dans mon esprit et au sein de mon âme n’est pas colorée. L’effondrement qui s’opère entre l’état inconscient qui travaille et sa matérialisation en une oeuvre tangible et consciente, ne peut donc qu’être noir. Les couleurs seraient un ornement et l’authenticité en serait détruite. L’oeuvre n’aurait aucune raison d’exister. Le noir est à la fois la matière, la technique et le sujet.

« Phantoms », « Moon », « Void », « Skies »… dans tes titres d’oeuvres ou dexposition tu es très onirique, voire philosophique. Qualifierais-tu ton œuvre de ces deux adjectifs ?
Je crois que l’onirisme qui ressort de mes oeuvres vient du fait que c’est mon inconscient qui travaille, ma main et ma conscience n’en sont que l’outil, et mon oeil s’efforce de faire naître l’Equilibre. L’idée étant de de créer un format susceptible de faire dialoguer les inconscients d’ordinaire silencieux ou individualistes, de leur donner une voix. La philosophie que je lis ou encore que j’écoute quotidiennement change ma pensée, la fait évoluer, m’insuffle de nouvelles idées, brouille ma vision ou bien l’éclaircit. Cela se ressent forcément dans ce que je crée. Je regarde le monde, en y cherchant de la poésie, partout, tout le temps, pour lui en insuffler d’autant plus, il y va de même avec la philosophie même si en ce qui la concerne je n’en écris pas du tout et cela reste seulement à l’état de pensée et d’inspiration.

Tu as dit que ta vocation première est de faire passer des messages à travers tes oeuvres. Crées-tu uniquement pour les autres ou bien pour toi ? Qu’est-ce qui te motive à créer ?
La démarche est très égocentrique, je l’admets volontiers. C’est la raison pour laquelle je n’avais jamais pensé exposer, je pensais notamment que ça n’intéresserait personne, jusqu’à ce qu’on me force presque à le faire. Initialement, je fais cela pour moi et maintenant je le fais aussi pour les autres car j’ai découvert un moyen de partage presque magique, une ouverture vers les gens, que je n’aurais jamais imaginée. Mais oui, tout part de moi. C’est un travail intérieur, une recherche infinie au plus profond de mon âme, de ce qui y vibre, ce qui y vit, de ce que je Vois, de ce qui y entre et y est perçu. Je ne suis pas ce que l’on pourrait appeler une artiste engagée, je m’engage dans l’abstraction de la sensation, de la poésie, des vibrations, d’un battement de coeur, d’une réflexion. et je fais ressentir à celui qui voit, mais cela ne se traduit pas en terme d’engagement. Nous vivons, à mon sens, dans une société qui est en coma émotionnel : faire de l’art est une opération à coeur ouvert. On s’ouvre soi-même pour que les gens ressentent à nouveau. C’est une réanimation. Une question de vie, et de vide. Mon art n’existe que dans cette hybridation singulière, toujours inédite, souvent surprenante, entre production et réception. Ce n’est pas qu’une oeuvre en tant qu’oeuvre, elle prend toute sa valeur dans la rencontre, du coup elle m’échappe même.

Si la démarche est égocentrique, il est désormais essentiel pour toi de le montrer, d’échanger avec ceux qui le découvrent ?
Comme je l’ai toujours dit et je le redis, je ne souhaite pas imposer une vision, je partage la mienne, afin d’en créer une nouvelle avec celui qui la reçoit. Ainsi l’utilisation du noir et blanc répond à cette nécessité de liberté d’interprétation. L’artiste tente de créer quelque chose qui veut dire quelque chose mais nous ne savons pas toujours comment l’identifier. Je tends à essayer d’expliquer ce quelque chose, mais si ce quelque chose pouvait véritablement se définir par des mots, je ne le peindrais pas, je ne le dessinerais pas, je n’aurais pas eu à créer un nouveau langage avec les outils que j’ai décidé d’utiliser pour essayer de donner un peu plus de sens au monde….

En parlant de visions : sur ton Instagram et au fil des expsitions, on découvre tes photographies de paysages. Souvent retournées, la perspective devient tout autre. Comment se lient dessin, peinture et photographie pour toi ?
La photographie a toujours tenu une place plus ou moins importante dans ma vie, et donc au sein de mon art. Aujourd’hui, elle fait totalement partie intégrante de mon processus de création, et certaines photographies deviennent des oeuvres à part entière au coeur de mes séries, des histoires que je raconte. Les perspectives sont floues, abstraites et changeantes, elles reflètent de manière instantanées ce que je Vois. En une seconde, je peux transmettre ma vision, chose qui n’est pas possible en peinture ou en dessin, les secondes sont des heures. Cela enrichi mon langage et complète les dimensions que je veux apporter à mes histoires. Cela me donne envie d’évoquer ce film qui m’a beaucoup marqué quand j’étais enfant, Le Cercle des Poètes Disparus, de Peter Weir. Cette scène où Robin Williams monte sur son bureau et dit à ses élèves « Je monte sur mon bureau pour ne pas oublier qu’on doit s’obliger sans cesse à tout regarder sous un angle différent ». C’est cela que je m’évertue à faire, chaque seconde, et la photographie me permet de le faire et de le transmettre instantanément.

Tu as aussi travaillé avec plusieurs photographes, notamment une collaboration et exposition avec Céline Hamelin et une autre Claudia Lederer, qui documente en photo ton travail.
Le travail avec Céline était très particulier, c’est la première fois que je collaborais, que je n’étais plus seule à raconter une histoire et surtout la feuille blanche n’existait plus, le support étant les photographies de Céline. Je ne suis pas effrayé par la feuille blanche, au contraire. J’étais assez effrayée par le fait de devoir créer sur un paysage déjà existant. J’avais surtout peur de dénaturer l’essence de sa photographie, et de ne pas arriver à exprimer de mon côté ce que je souhaitais faire exister. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble, à parler, à créer, et tout en apprenant à mieux se connaitre, simultanément je dessinais, et l’exposition Undercover Skiesfut l’aboutissement de cette familiarité nouvelle, dont je suis toujours très fière. Certains êtres sont amenés à se rencontrer, d’autres à se mêler et s’allier afin de s’apporter quelque chose de beau. Céline et moi faisons partie de la seconde catégorie.
Ma collaboration, ma relation avec Claudia est encore différente. C’est une relation personnelle et de travail sur le long terme. Nous avons commencé par un projet video il y a un an et demi et maintenant nous travaillons très régulièrement ensemble sur différents projets. Claudia photographie et filme mon travail avec Son oeil, sa vision propre, ce qui m’a permis de voir mes oeuvres d’une manière totalement nouvelle. C’est très rare et extrêmement précieux lorsque quelqu’un vous apporte cela. Il n’y a que très peu de gens à qui j’autorise un degré d’intimité aussi grand lorsqu’il s’agit de mon art mais je sais pourquoi je le fais. J’ai la même relation très intime, avec des mots, avec Marie Arquié, écrivaine et journaliste. Nous travaillons aussi bien que nous sommes amies, depuis 3 ans. Nous avons aujourd’hui un projet de livre ensemble, et aucune de mes exposition ne s’accompagne pas aujourd’hui de l’un de ses merveilleux texte.

Récemment, tu as aussi commencé à écrire des poèmes en écho à tes œuvres et ton premier recueil de poèmes, _Silencium, va paraître. La littérature et l’art s’articulent-ils par nécessité dans ton travail ?
Les mots ont toujours eu une influence majeure sur moi, mon inspiration et donc mes oeuvres. Certains livres, certaines phrases ont changé ma vie, ont fait évoluer drastiquement ma vision des choses, et bien sûr les livres ne cessent d’étancher ma soif d’apprendre . Je lis beaucoup, majoritairement de la philosophie comme je l’ai évoqué plus haut, mais pas seulement. Des mots, des phrases apparaissent lorsque je peins ou que je dessine, je les note sur un papier. Aujourd’hui, j’ai des centaines de feuilles recouvertes de tous ces écrits. Depuis un an je dirais, il m’a semblé essentiel d’intégrer ces mots aux oeuvres finies. Je dirais que c’est un Tout, un Tout de plus en plus complet, qui sera à jamais inachevé, et je tiens d’ailleurs à ce qu’il le reste. C’est un processus infini, la recherche l’est tout autant, la création qui en découle est le reflet de cette infinité. J’ajouterais l’alliance de la musique, qui est indispensable au mariage entre les mots et ma création plastique. La musique est le lien, le ciment. Je parle souvent de vibrations, de ces sons inaudibles et pourtant essentiels à toute mélodie aimée, du silence et de battements indicibles. Par ailleurs, je ne peux pas créer dans le silence, la musique vient fixer ces parties versatiles de mon cerveau qui tendent à se matérialiser en mots, en vers, aujourd’hui en poèmes.

Si tu devais résumer en quelques mots ton travail, tes oeuvres, ta philosophie, quels seraient-ils ?
Je dirais que tout reste infiniment à découvrir et le restera à tout jamais. Amen.

Propos recueillis par Maud Darbois.

Agathe Toman exposera « Corpus Animae », un ensemble de dessins, peintures, poèmes et photographies en grand majorité inédits cet été au Château de Lantheuil en Normandie aux côtés Galerie Anne Claire Simon et d’Eugénia Eugénia Durandy de Naurois-Turgot.

Découvrez son travail ICI et sur Instagram.

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