Isabelle Carbuccia

Isabelle Carbuccia, matières, couleurs et caractère

Créatrice prolifique, Isabelle Carbuccia est une artiste qui manie couleurs et matière au service d’inspirations multiples, issues de voyages et de sa vision des Amazones fières et belles du monde moderne. Rencontre avec un univers aussi chamarré que charmant.

©Isabelle Carbuccia

Elle grandit dans une famille très artistique, entourée de peinture, de couture, de musique, de littérature… et l’évidence de sa vocation est ainsi presque génétique. Peintre, Isabelle Carbuccia commence sa carrière créative au milieu de tissus et d’aiguilles avec deux marques de prêt-à-porter composées de pièces uniques qu’elle peint et coud elle-même. Mais ce deuxième amour n’a jamais supplanté sa passion première, la peinture. Dans l’hésitation entre ces deux domaines, c’est elle qui l’a emporté. En se détachant des ateliers familiaux, elle s’est créé ses espaces et son style, grâce à une touche personnelle et autodidacte qui a su séduire le public très vite, au début sous le pseudonyme « Barbara ».

Ayant trouvé le «courage et une certaine maturité » pour se lancer – et se défaire de l’académisme du travail de ses aînées – Isabelle nous offre des œuvres uniques, à la patte singulière composée d’un mélange de couleurs éclatantes et d’effets de matière mêlant la peinture, le pastel, les tissus et même les pierres précieuses. Entre portraits de femme, céramiques aussi folles qu’élégantes, abstrait mystérieux et forêt de palmiers exotiques, les œuvres de la peintre bastiaise défient les codes tant techniques qu’esthétiques. Une démarche née d’un apprentissage autodidacte, à force de travail acharné. Rencontre avec Isabelle Carbuccia, artiste singulière à l’in-académisme signature.

Comment s’est faite la transition de créatrice de mode à artiste-peintre à temps plein ?

Il faut du courage pour se lancer comme artiste, une certaine maturité et il faut se donner les moyens que ce soit un vrai métier : quand on se consacre à une seule chose, on est meilleur et plus crédible. J’avais un appartement avec mes toiles exposées et après être venus, des amis ont commencé à m’en demander. Après avoir travaillé sous pseudonyme, vendre des toiles signées de mon prénom, c’était me mettre en lumière. J’allais m’exposer et j’étais prête. Une amie m’a aussi dit : « Tu devrais commencer à mettre en ligne sur Instagram ton travail ». Je l’ai écoutée et suite à cela, j’ai eu des beaucoup ventes qui se sont faites très rapidement et des contacts dans le monde entier.

Être artiste en Corse, c’est assez fermé. Un artiste qui débute n’a pas vraiment de soutien, pas d’aide. A Bastia, il n’y a pas de galeries : j’ai créé chez moi, dans mon appartement, un genre de galerie où je reçois sur rendez-vous… c’est comme un « appart-galerie », et ça plaît beaucoup ! J’ai besoin de ce contact et de travailler chez moi, alors ce processus me convient.

Vous êtes artiste-peintre mais ne vous cantonnez pas aux toiles : votre série de céramiques est aussi très riche et très travaillée. Comment l’avez-vous décidée et conçue ?

Pour moi, c’était un besoin car j’avais des messages très touchants de personnes intéressées par mes tableaux mais qui ne pouvaient pas s’offrir une toile. Ca me contrariait quand même que tout le monde n’ait pas accès à l’art. La céramique, c’est aussi un moyen de donner accès à mon travail. Mes céramiques sont comme des toiles, je les appelle mes « toiles qui tournent » ! Je fais faire la céramique blanche et je les travaille comme une toile, en y apposant de la feuille d’or, de la résine, des pastels… Elles sont numérotées et toutes des pièces uniques — j’aime ce lien avec la peinture et la toile. Mais elle restent pratiques : les vases sont résinés pour qu’on puisse y mettre de l’eau.

Votre parcours est très marqué par l’environnement familial, où beaucoup d’artistes – amateurs ou non – vous ont bercé de leurs créations, notamment votre mère, votre tante et votre grand-mère. Est-ce que ces trois influences vous ont formée, d’une certaine manière ?

Ma maman a toujours peint et pris des cours – elle m’a incitée à le faire, mais je n’ai jamais voulu. J’ai baigné dans cet univers, avec mon grand-père, mon oncle, ma tante… on était interessés par la musique, l’art, la littérature et ça facilite l’ouverture d’esprit. Mais c’est surtout un environnement : on ne m’a pas appris ni à dessiner, ni à peindre et je n’ai jamais pris de cours. Sauf pour la couture peut-être, que ma grand-mère m’a appris. Sinon la peinture… j’étais juste entourée de personnes qui peignaient de manière différente, avec un certain académisme, une méthode de travail. Etre autodidacte, ça m’a permis d’être complètement libre. Il a fallu s’affranchir, car rien n’était jamais assez bien. Quand je me suis dit « je veux en faire mon métier », je n’en ai pas parlé à ma famille. C’est bien de se construire avec des parents qui vous disent que c’est jamais assez bien, ça amène à aller plus loin… mais parfois, c’est dur ! (rires)
En fait, quand je me suis lancée, j’ai mis ma mère devant le fait accompli et elle a juste dit : « Ah bon ! »… et depuis c’est comme ça à chaque œuvre ! Quand j’ai commencé les poupées, ces personnages aux cheveux à feuilles d’or, la première fois que je lui ai montrées elle m’a même dit : « Tu ne vas pas vendre ce chat ! » (rires) Elle ne m’a pas encouragée du tout et justement, quand on évolue dans un milieu artistique, c’est plus difficile car plus critique et il faut grand courage pour se lancer dans une peinture différente de celle de sa mère, de sa tante, sa grand-mère…

Comment alors trouve-t-on sa place dans une famille d’artistes ?

On ne la trouve pas, on la fait. C’est une grande richesse de grandir dans une famille où l’art a autant d’importance mais il faut du courage aussi pour s’y affranchir parce que si ma famille est très aimante, attention, elle est également très critique. Ça construit, mais ça pousse à s’affranchir. Il faut être forte, croire en soi et son travail, il faut une grande volonté et c’est par le travail que l’on apprend. Le fait de travailler beaucoup, d’apprendre seule m’a fait évoluer. Les voyages et la vie nous en apprennent beaucoup aussi.

Il y a un motif récurrent dans votre oeuvre — les visages de femmes, en portrait sur de grande toiles. Les femmes vous inspirent-elles particulièrement ?

Oui, beaucoup. Bon, déjà, parce que j’ai grandi dans un univers très féminin avec des femmes à forts caractères. Ma grand-mère, ma grand-tante, ma mère ont été très présentes. Mais surtout, j’ai vu des femmes fortes et il a fallu se battre et être une femme moi-même au sein de toutes ces femmes fortes, de caractère. Une femme aujourd’hui pour moi c’est une grande féminité, une grande force et du caractère, une identité. Être une femme c’est être une meneuse : ce que je veux représenter ce n’est pas qu’un visage glamour, il y a souvent derrière le caractère. Aujourd’hui, en tant que femme, on peut être peu reconnue dans notre travail alors que l’on est aussi douée que les hommes et en plus de notre carrière, on est maman, on est tout à la fois et c’est pour ça que je peins ces visages. Être une femme, pour moi, c’est la force.

On qualifie souvent vos œuvres d’« ethniques » – j’imagine par la profusion de couleur et ce détachement des codes classiques de la peinture —, est-ce que vous vous retrouvez dans cet adjectif ?

Je suis attirée par les voyages mais cette appellation, je ne le vois pas. La qualification dont je voudrait sortir c’est celle d’artiste « corse », car on n’est pas artiste d’un endroit plus que d’un autre. Je vis en Corse mais j’en pars très souvent, j’aime les voyages, ça m’inspire : je suis attirée par différents univers et par différents pays, c’est peut-être de là que ça vient, « ethnique », mais moi je ne le vois pas. J’ai toujours été très colorée, et parfois j’essaie de rester dans des teintes, de m’imposer des couleurs, mais à chaque fois c’est plus fort que moi !

La couleur et la matière sont parfaitement indissociables de vos œuvres, en effet.

J’ai l’impression que quand on crée un portrait, c’est en y ajoutant la couleur et la matière qu’on lui donne vie. Dans toutes mes créations, y compris mes abstraits, j’ai besoin d’y mettre de la matière, de les toucher. Ça me ramène au tissu, au fait que dans les musées on ait pas le droit de toucher les oeuvres… et moi, toutes mes toiles, je veux qu’on les touche. J’y intègre des pierres précieuses, des tissus, même des pastels écrasés. Une peinture lisse et plate, ça ne m’attire pas.

Est-ce un ultime pied de nez de l’artiste autodidacte que vous êtes à l’académisme familial?

Oui, c’est un peu un pied de nez à l’académisme ! Quand on est académique on n’ose pas, on est dans des codes et on n’en déroge pas. Personnellement, je veux aller là ou d’autres n’iraient pas… et souvent, quand on est artiste, c’est une erreur qui va finalement faire une belle œuvre, comme une coulée de peinture… J’aime les réaction de la peinture, des matières, prendre des risque, faire ce que les autres ne font pas. Aujourd’hui, les gens se copient, et c’est bien aussi de pouvoir avoir sa propre identité. Je suis libre parce que je suis autodidacte.

Propos recueillis par Maud Darbois

Le travail d’Isabelle Carbuccia est à découvrir ici et sur Instagram

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