Les paroles urgentes de Philémon Cimon

L’Amour de Philémon Cimon est plus direct, comme s’il était plus urgent, mais toujours bâti de mille et une sincérités. Entretien avec un artiste qui n’a pas terminé de surprendre, voire de se surprendre.

Dans l’univers de Philémon Cimon, rien n’est jamais figé ni totalement défini. Les sentiments sont en mouvement et lancés dans des quêtes. Au fil des années qui avancent elles aussi, l’humain se fouille lui-même, d’album en album, sans fard ni bouclier. Vulnérable mais solide, l’oeuvre du Québécois prend encore de l’épaisseur avec L’Amour, son dernier album. Moins tourné vers lui-même, plus ouvert aux événements du monde qui l’entoure. Et si, finalement, tout était lié et ne faisait qu’un depuis toujours ? Il faut une dose de questionnement et d’écoute pour en être certain. Ce qui est sûr, c’est que l’artiste n’a pas terminé son cheminement intérieur et que sa musique invite toujours autant à s’interroger avec lui comme dans cet entretien fleuve avec Philémon Cimon. A vous de poursuivre ce voyage avec L’Amour et ses invitations à se parler et s’écouter…

L’Amour arrive après Philédouche. Que s’est-il passé pour toi entre ces deux albums ?
Philémon Cimon : “Au fond, ce qui est venu en dernier dans l’écriture, ça a été Pays. Ce n’est pas dans cet ordre-là que je l’ai sorti, c’est même venu en dernier, après Phildouche. J’ai été occupé avec Pays puis j’ai sorti Philédouche, des tounes d’avant. Je voulais me remettre à l’écriture mais, la pandémie est arrivée entre-temps. J’ai donc laissé tout ça derrière moi, j’étais assez occupé finalement pendant tout le début de la pandémie avec différentes choses : la sortie cet EP-là, mes cours à l’université… Puis j’ai voulu, aussi, travailler dans les CHSLD (Centres d’Hébergement de Soins de Longue Durée au Québec). Il y avait une grosse demande ici, c’était là où il y avait le plus de mortalité, où la Covid a fait le plus. Au début, ça fait que j’ai travaillé là. Je ne trouvais pas le temps pour écrire, j’avais plein de choses à faire finalement…”

C’est donc la pandémie qui a été ton déclic ?
P.C. : “Quand est arrivée la fin septembre, en 2020, dans le fond, j’ai eu du temps pour écrire si on veut. Tous les derniers mois, avec toutes les choses confrontantes qui se sont produites… Le fait d’être seul, beaucoup, l’angoisse qui vient avec ça, la complication des relations avec les gens qui sont autour de moi évidemment… Puis, le rapport à la mort, partout, tout le temps, mais particulièrement dans les CHSLD… Je ne dois pas être le seul, mais j’ai emmagasiné beaucoup, puis le fait de voir moins de monde, ça faisait que je parlais moins. Je pense que dans ce temps-là, je sais pas comment ça marche exactement un humain, mais j’ai l’impression qu’à un moment donné, ces choses-là qu’on emmagasine, faut bien que ça sorte. Finalement, il y a eu un événement déclencheur. Je ne sais pas si tu en as entendu parler parce que c’est quand même très local comme nouvelle : il y a Joyce Echaquan, une autochtone qui s’est filmée en disant qu’on l’avait trop médicamentée. Puis on entendait les infirmières tenir des propos racistes. Elle est morte, dans la même journée. Ça m’a beaucoup révolté. Déjà, je parlais beaucoup du problème qu’il y a beaucoup, je trouve, du racisme systémique, particulièrement envers les autochtones car c’est écrit dans notre histoire. Ça ne veut pas dire que tout le monde est méchant, mais par contre, ça a toujours été là. Quand ça c’est arrivé, ça m’a attristé, révolté… Je me rappelle comment les gens au Québec avaient fait tout un barnum et étaient sortis dans les rues pour Georges Floyd. Y’avait quelque chose de certainement beau là-dedans, ce qui c’était passé était positif en grande partie. Mais j’avais envie que le Québec se mobilise pour cette cause-là précise. Et le gouvernement, aussi. Parce que c’est bien beau de s’énerver par rapport aux causes qui se passent dans d’autres pays… Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de racisme envers les afros-québécois. Mais là, c’était quand même quelque chose qui se passait ailleurs. Encore une fois, on pouvait se dire, en tant que Québécois, qu’on avait le beau rôle. C’est facile de crier quand tu as raison sur toute la ligne. Ça se passe là-bas, c’était déjà organisé, il y avait déjà des slogans. Là, pour le racisme systémique envers les autochtones, c’est plus compliqué car faut accepter qu’on a eu des torts à ce moment-là. En tant que peuple, en tant que nation.”

 

Penses-tu que cette révolte était difficile pour le peuple québécois ?
P.C. : “Pour les Québécois, je pense que c’est difficile car on a déjà une histoire d’être les victimes des Anglais, puis d’être les francophones entourés de “méchants” anglais qui veulent nous enlever notre langue. Vu qu’on s’est construit comme des victimes, il est difficile de voir qu’on a pu faire des victimes aussi, qu’on peut être dans le rôle du bourreau. Ca fait qu’on est très aveugles par rapport à cette question-là. Toutes ces choses-là, déjà, me travaillaient très fort. J’avais fait des choses avec un mouvement de solidarité, Musique Bleue, qui était pour promouvoir la musique locale au Québec, puis en même temps d’arrêter de considérer uniquement la musique locale comme exclusivement canadienne et française. Même si je veux absolument porter ce flambeau parce que c’est quelque chose qui me tient à cœur. Mais si on essaye de faire un Québec où il y a juste des Canadiens-Français, on crée de la chicane parce que premièrement, il y avait les autochtones qui étaient là avant nous autres. Ça va ensemble pour moi. Quand tu essaies de te définir dans ton identité, il faut que tu arrêtes de renier l’identité de l’autre aussi. C’est toutes ces choses-là que j’ai essayé de mettre, qui sont sorties dans une première pièce qui est Monsieur le Premier Ministre et puis ensuite, ça a déboulé.”

On pourrait penser qu’en cherchant son identité on se renferme, alors qu’au contraire on s’ouvre aux autres…
P.C. : “Je pense que ça vaut vraiment la peine, en tant qu’individu puis en tant que peuple, de se questionner sur qui on est, d’où on vient, ces fameuses questions-là dont on parle souvent mais qu’il faut se poser pour de vrai. Il y a bien des choses que l’on prend pour un acquis car les gens nous on dit telles choses… Je pense que ça vaut la peine d’aller à la source, par rapport à notre histoire, à ce qui nous a précédé. Tranquillement, je trouve que ça élargit le sentiment d’existence puis d’identité. Ça devient impossible de ne pas se rendre compte que les autres existent aussi. Tandis qu’avant, c’est bien facile. Si je prends conscience de l’humain en moi, je dois prendre conscience de l’humain des autres.”

C’est un travail que tu avais déjà amorcé dans Pays
P.C. : “Si on regarde Pays, la dernière pièce que j’ai écrite est Charlevoix ventre infini, qui est la première de l’album. Ça parle de moi, de mon rapport à Charlevoix, mais ça parle de Jacques Cartier, qui est le premier Français/Breton qui est venu au Québec, puis ça parle des autochtones. Chez nous, il est souvent présenté comme le Père Noël, il est glorifié et cela enlève tous les détails importants, cela enlève l’humain. Dans cette pièce-là, je parle de tout ça et ça a été le travail que j’ai fait beaucoup en moi-même ensuite. Une fois l’album Pays fini, j’ai continué à faire des recherches, dirigées vers les autochtones, parce que je me sentais prêt. Ca m’a toujours beaucoup intéressé. Et puis en même temps, apeuré, car il y a une différence entre les fameux autochtones imaginaires de mon enfance, qui me semblaient être des gens avec les cheveux longs, qui se promenaient à cheval et avaient l’air bien libres, puis la réalité de ce que c’est en ce moment, leur culture…”

Tu as alors découvert une culture toute autre que celle que tu imaginais ?
P.C. : “Il y a une différence culturelle entre nous, de l’incompréhension, donc ce n’est pas nécessairement facile. Je suis allé, des fois, dans des réserves. Je ne me sens pas chez nous, ce qui est un peu normal puis tant mieux. Je ne sais pas toujours comment réagir, c’est compliqué en tant que Québécois d’origine canadienne-française, difficile de ne pas se sentir comme le méchant. Il faut quand même aller plus loin que ça. Si on veut exister, si on veut se parler, il faut sortir de tout ça et être prêts à se parler, à s’écouter. C’est relativement confrontant, tout comme apprendre la langue. Pour moi, c’est aussi difficile que d’apprendre l’Indien comme je l’ai fait quand j’étais là-bas à 17 ans. Il n’y a aucune racine commune. C’est très confrontant, pour moi en tout cas. Mais c’est un travail que j’aimerais faire et que j’aimerais proposer aux Québécois, je pense que ça vaut la peine.”

Tu parlais de Monsieur le Premier Ministre. As-tu eu des retours politiques par rapport à cette chanson ?
P.C. : “Non. Je ne suis pas sûr que ça s’est rendu à lui. Tant pis. Peut-être aussi que oui… Mais tu sais, ce parti-là est très obstiné à ne pas reconnaître le racisme systémique donc, je pense que leur façon c’est aussi d’en parler le moins possible. Mais bon, ça a quand même fait le tour un peu des journaux puis de certaines radios, j’aurais aimé que ça ait plus d’impact mais… Pour être bien honnête, j’ai déjà été surpris par l’impact que ça a pu avoir donc, tant mieux, mais… C’est sûr que j’aurais aimé que ça bouge plus. Je pense qu’ils ont leur stratégie par rapport à ça. C’est un genre d’essayer d’un peu éviter le conflit je trouve. Je trouve ça dommage car c’est un peu ça, le rôle des politiques, de poser des gestes, prendre des décisions, plutôt que dire qu’on va voir, qu’il ne faut pas mettre des mots sur les choses… Ils ne s’entendent pas sur certains points et donc, ils ne trancheront pas. Dans ma tête ce serait “fais-toi une définition, puis tranche”. C’est un gouvernement très populiste, pas si méchant que ça mais qui sur ces questions-là niaise pas mal.”

 

Dans ta carrière, tu as beaucoup chanté les sentiments d’abord, l’identité ensuite. L’Amour est-il un album de “protest song” ?
P.C. : “Pour moi, Monsieur le Premier Ministre est une protest song, c’est ce que j’ai essayé de faire avec. Celles qui ont suivi aussi mais, dans le courant de l’album, il y a quelque chose de plus intime qui est ressorti et je ne suis pas sûr d’appeler ça des protest song, même si c’est l’envie de prendre une parole. Parce qu’au fond c’est ça, l’envie de dire quelque chose de vrai, d’important. Dans mes inspirations, il y a évidemment Bob Dylan, Félix Lelerc au Québec, qui a fait toutes sortes de chansons mais avec une époque de protest songs relativement humoristiques. Pour Monsieur le Premier Ministre, je venais de ressortir des chansons et mes textes que je chantais à mon adolescence. Il y avait une coupe de protest songs, c’est peut-être ça qui m’a inspiré. J’ai été impressionné par la simplicité que j’avais à dire les choses, j’ai peut-être eu envie de reconnecter avec ça. Peut-être que ça paraît, d’ailleurs, dans mon écriture dans cet album-là, c’est plus direct, un peu plus ma langue parlée qu’écrite peut-être, moins de poésie aussi, un peu moins d’images, quoi qu’il y en a. Dans le lot ce que j’avais retrouvé, il y a des chansons que je chantais en spectacle, je faisais des interprétations. J’ai retrouvé Le Déserteur de Boris Vian. Quand j’ai écrit Monsieur le Premier Ministre, ça faisait peut-être deux jours que j’avais ressorti ça, que j’avais chanté Le Déserteur pour le plaisir. Brassens et Brel on aussi été des sources d’inspiration mais, pas pour cet album-là, plutôt à l’adolescence.”

Pourquoi, finalement, avoir appelé cet album L’Amour ?
P.C : “Ça s’est décidé bien après l’avoir composé. Ça a été comme une révélation, je ne m’y attendais pas. Ça me fait toujours rire de voir qu’au fond, la chose existait bien avant qu’elle soit écrite. Il y avait quelque chose en moi, une idée assez claire de ce que je voulais écrire, sans le savoir. C’est ensuite que ça se déroule. C’est toujours surprenant de voir qu’il y a quelque chose qui nous devance. En création, c’est super important je trouve, c’est ça qui permet de faire confiance à l’écriture.”

Comme si tu digérais tes sentiments avant de les sortir ?
P.C. : “Quand j’ai composé l’album, je ne savais pas de quoi je parlais. Je ne savais pas vraiment quel était le fil conducteur, j’ai écrit tout ce qui me passait par la tête. Plus tard, j’ai découvert que le fil conducteur, c’était l’amour. Étrangement, je me rends compte qu’il y avait quelque chose en moi qui cherchait ça, mais je ne le savais pas. Si on regarde nos vies, on peut penser à ce qu’on faisait y’a un ou deux ans, dans les moments où on ne savait pas ce qu’on faisait. On se demande même si ça valait bien la peine. Plus tard, on s’en rend compte ! J’avais l’impression de marcher dans le noir et maintenant je vois ce que je cherchais, je suis content d’avoir fait confiance à cet instinct, ce désir, cette envie qui se manifestait.”

Tu penses que c’est par l’amour que tu combattras les défauts de la société que tu pointes dans ton album ? L’amour est un vaste programme…
P.C. : “Je m’attends pas à changer la société. C’est plus une préoccupation qui me concerne moi, l’amour, finalement. Je m’attends à me changer moi, par contre. Je pense que l’amour est effectivement très vaste, que c’est un mot utilisé pour à peu près n’importe quoi. Des fois même pour ce qui serait l’inverse de l’amour. C’est un peu ce que j’essayais de dire dans Philédouche aussi. Qu’il y a des choses que l’on appelle en nous qui sont juste un masque pour masquer la violence. C’est une façon de couvrir une violence déguisée je trouve. Cette violence-là me préoccupe, celle que j’ai moi aussi, j’ai envie de l’appeler autrement que l’amour et faire semblant que tout est correct. Je travaille pour changer qui je suis. Évidemment que je suis intéressé à prendre la parole et à l’offrir si on veut, ça laisse des traces, ça peut questionner, on peut se reconnaître. Je pense souvent aux jeunes qui découvrent ce qu’est l’amour et se demandent c’est quoi, ça m’importe beaucoup. Leur donner un album qui ne dit pas ce que ça dit d’habitude sur l’amour, pour moi, c’est important. Mais je ne m’attends pas à ce que ça fasse un raz-de-marée, je pense que ce sont des questions vraiment complexes à aborder si on les aborde pas soi-même. Puis dans ce temps-là, si quelqu’un nous parle, ça ne veut pas dire qu’on sera réceptif. Ce que je dénonce un peu sur l’amour et que j’ai un peu plus dénoncé avant peut-être, c’est cette violence-là. Si on est dedans, c’est pas un discours qui va t’intéresser. Je dis ça d’expérience, je crois pas que c’est un discours qui est interpellant. Arrivent des moments où des fois, on veut changer… Souvent, on essaie plusieurs types de relations et on fait un bilan. On n’est pas complètement satisfait de tout ça et, c’est à ce moment-là que les questions viennent.”

Une autre question vient dans ton album, c’est celle de la mort…
P.C. : “C’est venu entre autres à cause du confinement, c’est venu par rapport à là où j’en suis dans la vie. J’ai plus 20 ans non plus. Puis j’ai été dans les CHSLD, où des gens… mouraient, ou étaient vieux… ou étaient vieux et très dépendants, très peu mobiles ou avec des maladies cognitives… C’est quand même très perturbant, les problèmes cognitifs peuvent être très confrontants. Je pense qu’on a un peu tous peur de la mort, en tout cas c’est une question qui nous habite. Les trois-quarts du temps, on n’est pas trop là-dedans, on a bien d’autres choses à penser mais en fait, je pense que ça nous habite très fort. J’imagine, en tout cas. Pour communiquer avec ces gens avec des problèmes cognitifs, il faut se mettre dans un espace avec beaucoup moins d’ego. Pour moi, c’est encore mélangé  tout ça dans ma tête mais ça emmène la question que bientôt, c’est moi qui serait dans un lit et est-ce que je vais être capable d’être heureux de ce que j’ai accompli ? L’ego ne tient pas fort face à la mort. Les choses qui me travaillent, qui sont des détails dans la vie, disparaissent instantanément, c’est surprenant. L’envie de faire la violence aussi, car je pense que c’est lié à l’ego. Si on me disait qu’il me reste trois jours à vivre, je ne les passerais pas à me chicaner avec du monde, peut-être même que je ne serais plus fâché. Mais, trois jours ou quarante ans, c’est peut-être pas si différent à vrai dire.”

 

Et si tout devait s’arrêter demain ?
P.C : “Le sentiment que j’aurais… Je serais content d’avoir fait quelques pièces qui pour moi sont importantes, qui ont du sens. Mais surtout, je sentirais que je ne serais pas satisfait. Il faut abandonner à un moment donné aussi, il faut lâcher prise, mais… Je serais vraiment dans ce sentiment-là. J’espère continuer à vivre pour aller un peu plus jusqu’au bout, je m’attends pas nécessairement à arriver au bout. Si ça va se passer là, j’aurais la sensation que je viens juste de commencer. Je suis fier de mon album Les sessions cubaines, pour être bien honnête. Fier du geste que j’ai posé plus qu’autre chose à ce moment-là, en rencontrant des gens à Cuba, en créant ce qu’on a créé ensemble. Plus que les chansons, même. Ce qu’on a vécu ensemble, je trouve que c’était beau et je trouve que ça paraît dans ma voix.”

Tu continues à travailler seul ou avec le temps, tu es plus entouré de tes musiciens ?
P.C. : “J’ai tout fait tout seul. La différence c’est qu’ensuite je vais en studio, à cause de la Covid, sinon je ne l’aurais pas nécessairement fait. C’est le seul lieu où on pouvait se rencontrer. Cette fois-ci, en arrivant en studio, les musiciens ne connaissaient pas les pièces. On les jouait, c’est tout. C’est un moment important, qui change l’aspect de la chanson, pas nécessairement les accords ou la mélodie. Ça change l’ambiance, qui est bien importante, le sentiment d’énergie qui se produit.”

Tu laisses donc une part d’improvisation à tes musiciens ?
P.C. : “C’est quelque chose que j’ai fais dès mon premier album mais j’ai plus de facilité à l’assumer. Je ne dis pas grand-chose aux musiciens, ce qui m’intéresse c’est qu’ils fassent ce qu’ils ont envie de faire, qu’ils aillent le plus loin possible dans ce qui les préoccupe musicalement. Ça s’est passé à Cuba par la force des choses, je ne savais, au départ, pas leur dire quoi faire, avec le clash culturel, les non-références musicales que l’on avait… C’était un peu par défaut. Par contre, c’était une grande joie pour L’Amour, je suis vraiment content du résultat. Ça m’intéresse de voir ce qu’ils ont à proposer, des fois j’ai une idée très précise par rapport à une chose et rendu là, ça va être un élément peut-être aussi important que les paroles. Donc, c’est normal que je pousse dans un certain sens. Pour le reste, je suis toujours heureux quand un musicien sent venir quelque chose et le propose. C’est des musiciens et musiciennes que je choisis, avec le temps, je sais ce qu’ils peuvent proposer et quelle énergie on aura ensemble. J’ai envie que quand ils écoutent l’album, ils disent qu’eux aussi ont découvert quelque chose en le faisant.”

En parlant d’énergie, tu te languis de faire à nouveau des salles ?
P.C. : “Je me languis pas tant que ça. Cet été, j’ai fait deux shows en Gaspésie devant des salles pas mal pleines, je sais qu’il y a encore des mesures mais je ne les ai pas ressenties cet été. J’ai trouvé ça très agréable et sur le coup, je me suis rendu compte à quel point ça me plaisait de faire ça. Mais, c’est drôle, quand j’en fais pas, je m’en ennuie pas non plus. Concernant les Lives Facebook pendant le confinement, je ne tiens pas à en refaire. Mais s’il y avait des contraintes à nouveau… En tout cas, j’ai senti que c’est un autre médium, avec des avantages et des défauts… Ce qui m’intéresse, c’est la création, et finalement ça s’adapte à tous les médiums.”

En écoutant L’Amour, je me demandais s’il était encore possible d’aimer en étant conscient de l’état du monde et de ses défauts…
P.C. : “Je trouve que l’amour est une expérience liée au beau. Puis je pense que le sentiment du beau est possible à vivre encore, de maintes façons. L’amour n’est pas bien plus compliqué qu’autre chose… Le sentiment du beau, avec un geste qui serait celui de ne pas le retenir ou le contrôler ce beau-là. Je pense que c’est possible à faire à n’importe quel niveau, à n’importe quelle époque. C’est juste que ce n’est pas facile à faire parce que je pense qu’on est tous un peu insécures, apeurés par des choses. Souvent, par rapport au beau, on peut avoir tendance à vouloir essayer de posséder cette chose-là. Mais à ce moment-là, on gâche la possibilité d’aimer. Il y a quelque chose dans l’amour… de la mort. Ce sont ces moments-là où on laisse le beau de côté, dans mon propre cas, je me sens transporté par quelque chose qui est beau. J’ai envie de faire quelque chose pour que ça continue, pas pour la contrôler. Devant un coucher de soleil, comment retenir le soleil ? C’est pareil avec une personne.”

Le beau et l’amour sont des choses qui s’entretiennent ?
P.C. : “Travailler pour soutenir ce qu’on trouve beau, c’est de l’amour. Ce que j’ai fait dans Pays est très lié à ça. J’ai essayé par exemple d’écrire une certaine chanson qui, pour moi, me permettait de garder une trace de l’existence de ma grand-mère. Une trace de ce qui m’a précédé culturellement, aussi. Le moment où je ne contrôle pas, c’est quand je ressens cette chose-là. Où je vis une expérience, où mon corps s’abandonne à ce que je ressens. C’est important, le fait de supporter cette chose-là pour qu’elle continue. Car les choses peuvent disparaître facilement. Dans le cas d’aimer quelqu’un, ne pas être dans le chemin de sa quête à elle ou à lui n’est pas toujours facile, mais c’est supporter. Contrôler, on sait tous c’est quoi. C’est différent. Des fois, on n’assume pas nos propres désirs et on essaie de les gérer dans l’autre. C’est des façons de contrôler l’autre. Dans l’album, je parle de la parole et de l’écoute et ça aussi c’est très lié, pour moi, à l’amour. Pour être capable de supporter l’autre, il faut qu’on se soit parlé. De quelque chose d’important, d’intime. Vivre la jouissance de découvrir un inconnu, d’écouter ce qu’il a à dire car ça ne ressemble pas à ce qu’on a à l’intérieur de nous… C’est différent et on peut trouver ça beau, parce qu’on ne l’avait jamais vue, cette chose-là. Ce n’est pas juste une écoute comme une tâche, tout comme parler pour de vrai implique la jouissance, sans camoufler. Si on arrivait à toujours dire ce qu’on pense, ça nous rendrait très vulnérable. Je ne suis pas sûr que ça irait bien dans nos vies, il faut se protéger des fois. Dans mes spectacles, je me permets de parler un peu plus, de baisser ma garde certainement. J’en retire une grande jouissance, comme dans le simple fait d’écrire une chanson.”

 

Si tu n’avais pas musique pour te permettre de dire et découvrir ce que tu penses, comment l’aurais-tu exprimé ?
P.C. : “Si j’en suis arrivé là, c’est parce que ça convenait parfaitement bien en ce qui pousse en moi. C’est sûr qu’écrire, j’aime vraiment ça. Avec le temps, j’ai encore plus de sentiments face aux mots. Il y a tellement de choses de fun… Je ne l’ai jamais fait mais, je trouve qu’être comédien ça doit être très agréable, ça doit être toute une expérience. Je le suis un peu quand je chante, quand j’interprète, ça doit être quelque chose de beau, de différentes façons. Je trouverais peut-être très agréable de mettre en scène un texte à moi, parce que j’adore ça, parler. Il y a quelque chose de beau dans la musique mais ce qui me rejoint le plus finalement, c’est la parole.”

On peut donc imaginer bientôt un livre de Philémon Cimon ?
P.C. : “J’aimerais ça (rires). Je travaille sur ces choses-là. Est-ce que cela va devenir un jour public ou commercialisé ? C’est une grande question, car c’est deux affaires très différentes. Déjà, dans mes spectacles, je me permets de parler beaucoup entre mes chansons depuis deux ans, depuis Pays. J’en tire beaucoup de plaisir et je sens que le public n’est pas trop fâché de ça non plus. Je trouve que la parole, c’est contagieux.”

Tu es déjà dans l’écriture d’un nouvel album ?
P.C. : “Oui, déjà, en plein là-dedans. Déjà pas mal plus intéressé que par mon dernier projet, même si c’est très agréable de sortir ce nouvel album. Les vrais moments de paix que je vis, c’est quand je travaille sur le prochain.”

Propos recueillis par Jérémy Attali
Crédit photo : ©Amaryllis Tremblay
L’Amour, le dernier album de Philémon Cimon est disponible

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